Surprenant, étonnant, déroutant même pour certains, habitués au « style » Delbono… Questo buio feroce (Cette obscurité féroce) se déroule paradoxalement dans un décor d’un blanc immaculé, immatériel, où se détachent avec d’autant plus de vigueur les images colorées, felliniennes, que compose l’humanité hétéroclite qui défile sous nos yeux.
La mort, paradis apaisant
Paradoxalement, alors que ses autres spectacles recourent généralement aux cris, aux rythmes endiablés, aux douleurs qui frappent comme un coup de poing dans l’estomac, cette dernière création est totalement distanciée. Les scènes, les figures défilent sur l’écran blanc de la scénographie comme en deux dimensions, comme une projection mentale. On reconnaît, ici ou là, des références à des tableaux ou à des gestes visuels célèbres ; citations affirmées, assumées en tant que telles, et ne signifiant que cela. De même pour la bande son, véritable cocktail de musiques de films, jusqu’au kitschissime, mais jamais larmoyant.
On connaissait Delbono éructant, dénonçant, alarmant, entre rock et cinéma réaliste. Ici, sous toutes ces citations, on découvre son véritable visage de créateur, celui du collage, à qui il suffit d’énoncer pour mettre le doigt là où ça fait mal, par qui la mise en scène devient installation en mouvement, et la mort, un paradis apaisé sinon apaisant. La colère est toujours là, mais elle s’inscrit dans l’acceptation, la simple présence à chaque instant qui passe. Delbono est homo et boudhiste, n’en déplaise à sa mamma …
La force de sa troupe
Cette présence, que réclament tous les profs de théâtre et qu’induisent les philosophies orientales, c’est proprement chez les artistes atypiques qui composent la troupe de Delbono qu’elle est la plus éclatante. Lui-même ne cesse de clamer son admiration pour la précision de Bobo, son acolyte rencontré dans l’hôpital psychiatrique où le système le laissait croupir. Si les premiers spectacles mettaient l’accent, avec beaucoup d’amour et de respect, sur leurs différences, les dernières créations tendent à intégrer parfaitement les « oiseaux rares » (au sens de précieux) que sont ces acteurs au parcours différent, social, médical ou mental.
Et de l’aveu des « autres » comédiens eux-mêmes, c’est au contact de ces êtres d’exception qu’ils tirent les meilleures leçons de présence en scène, car Bobo ne joue pas, il est, à chaque seconde. Cela n’empêche pas l’interprétation, ludique ou grave, le sens du personnage à composer. C’est là que l’on peut qualifier l’ensemble de la troupe de véritables artistes, sans distinction.
Car c’est toujours une véritable leçon de vie que nous donnent Delbono et sa compagnie. Ce qui se vit depuis l’origine dans l’intimité des répétitions et des tournées, cet amour et ce respect qui circulent entre chacun des membres, tout cela éclate aujourd’hui sur scène, et nous éclabousse. On n’est pas là dans une histoire d’acteurs fétiches, mais dans une vraie aventure humaine, dans la cooptation volontaire d’une poignée d’artistes, fidèles les uns aux autres et conscients de vivre un parcours d’exception.
Et pourtant, cette exception ne devrait-elle pas être la règle ? La tolérance et le respect, l’attention à l’autre et à soi ne sont-ils pas la base de toute vie en communauté ? C’est tout cela qu’apporte une soirée avec cette compagnie, bien au-delà des réflexions esthétiques, car en l’occurrence, et plus que jamais, le fond épouse totalement la forme.
Questo buio feroce tient l’affiche, au Théâtre du Rond Point, jusqu’au 2 février.
Les 21 et 28 janvier, Pippo Delbono interprètera I racconti di giugno, paru chez Actes Sud. Et le 28 à 19h, le film Grido sera projeté en première française.

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