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Année 1998

Allemagne, années zero

Allemagne, les années noires au musée Maillol

Jusqu'au 4 février 2008 à Paris

Dans une exposition magistrale, le musée Maillol se penche sur une période de bouleversement de la représentation : en Allemagne, Otto Dix, George Grosz ou encore Max Beckmann tentèrent l’impossible, celui de représenter l’horreur de 14.

Cette culasse de 75 ouverte en plein soleil m’en a plus appris pour mon évolution plastique que tous les musées du monde.

(Fernand Léger)

La Première Guerre mondiale a bouleversé les représentations. Autour de 1910, par pressentiment, certains artistes sont allés au-delà du visible pour rendre la force unique de la peinture : Kandinsky, Mondrian, Malevitch partirent tous d’une inspiration spirituelle afin de déconstruire la forme. Pour d’autres, la volonté de continuer à représenter la figure humaine était trop forte, malgré la boucherie de 14, malgré les « gueules cassées », la « chair à canon », l’atrocité des tranchées, etc., autrement dit la négation de l’humain à son paroxysme, véritable génocide militaire.
Pourtant les expressionnistes allemands furent bellicistes comme les futuristes italiens, car ils croyaient en une nécessaire purification par la guerre, perçue comme une apocalypse salvatrice.

« La beauté rare et singulière »
Parmi ceux-ci, Otto Dix est représenté par un très grand nombre d’œuvres, notamment l’Autoportrait en forme de cible, étrangement réaliste. Dix s’engage en 1915, et reste dans l’armée jusqu’à la fin de la guerre : « Il me fallait cette expérience : comment quelqu’un situé juste à côté de moi pouvait tomber tout à coup et disparaître. Je suis un réaliste. Je dois expérimenter tous les abysses de la vie ».
L’artiste part donc, au péril de sa vie, expérimenter la mort, pour ensuite la transposer sur toile, expérimenter la « beauté rare et singulière » des destructions. Pour cela, il emploie une manière cubo-expressionniste, décrivant plutôt les à-côtés de la guerre, que la bataille elle-même : rues « défoncées », fuyards, soldats au repos dans leur abri, paysages typiques français. Evacuant la tradition de la peinture de bataille, les peintres se retrouvent dans l’impossibilité de montrer les combats. Les champs de bataille, des no man’s lands, sont devenus eux-mêmes une abstraction : Une belle tombe décrit ironiquement un cratère d’obus à la géométrie parfaite. Les formes éclatées correspondent parfaitement au style d’Otto Dix, haché, à larges traits et aux couleurs fauves, sans fioritures.

La vaine tentative d’une représentation réaliste de la guerre (lire à ce sujet l’ouvrage de Philippe Dagen, Le Silence des peintres, Fayard, 1996) ne se limite pas chez Otto Dix aux dates du conflit.
En 1924, l’artiste publie un recueil de gravures, La Guerre, qu’il qualifie lui-même de « reportage » : revenu de la violence cubiste, il situe son style dans la ligne expressionniste de l’art gothique allemand, depuis Matthias Grünewald et Albrecht Dürer. Le dessin de ces scènes à la lumière lunaire est ici précis, aigu, comme dans l’extraordinaire Trous d’obus près de Dontrien, illuminé par des obus éclairants, ou Tranchée éclairée, hommage sans parole aux paysages fantastiques de Grünewald. Là les souvenirs de l’horreur ont pu se reconstituer, après le traumatisme qui engourdit la conscience : les cadavres putrescents, les crânes vides, le sang, la peur enfin, indicible auparavant. Expérience cathartique, la guerre permet à Otto Dix, a posteriori, une grande liberté de représentation : il montre avec cruauté l’après-guerre sordide, où les prostituées maladives consolent les anciens combattants au visage arraché.

« Un plaisir sauvage à se situer entre la vie et la mort »
Pour Max Beckmann, affecté aux grands blessés, la description des atrocités doit être la plus juste possible. L’artiste est littéralement grisé par le spectacle de la guerre, et évoque ce « plaisir sauvage et quasi diabolique à se situer entre la vie et la mort » : il voit en peintre, soucieux de l’assemblage des formes et des couleurs, et admire, raconte-t-il, les « membres d’un rose somptueux et couleur de cendre se mêlant au blanc sale des pansements et à la sinistre et pesante impression de souffrance ».
Hypnotisé par la guerre, Beckmann en reviendra sévèrement atteint psychologiquement : il affirme sa volonté de représenter le réel de la manière la plus objective, dans cette « Nouvelle Objectivité » qui naît alors. Les lithographies de L’Enfer (1918-1919) sont des compositions savantes, aux angles aigus, disant l’horreur de l’avant et de l’après, où l’Allemagne est égarée, telle une nef des fous.

« L’incroyable laideur de l’Allemagne »
George Grosz participe très peu, quant à lui, à la guerre, puisqu’il est évacué très vite. Il dessine cependant rapidement, d’une main tremblante, quelques champs de bataille jonchés de cadavres en zigzag. Il s’attache plus directement à décrire « l’incroyable laideur de l’Allemagne », où les hommes sont des « cochons » ou des « brigands ». La grande ville est son thème de prédilection. Il y dépeint une société exsangue, une ruine physique et morale qui annonce les pires extrêmes (la caricature Siegfried Hitler date de 1922 !), sans jamais se départir d’un humour terrifiant, comme dans ces portraits d’handicapés physiques d’une précision ironique.

Révélations de l’exposition, les dessins de Ludwig Meidner associent, avec une forme dérangeante d’allégresse, caricature et peinture de bataille. Sa série de La Guerre (1914) montre un grand talent de graphisme, mis au service d’une vision sans concession. Une vision réaliste ?

Expo « Allemagne, les années noires»
Paris, musée Maillol
Jusqu'au 4 février 2008

illustration : Otto Dix : Assaut sous les gaz, 1924. Eau-forte, 19,6 x 29,1 cm Album II/V La Guerre- Cycle de gravures. Vaduz, Fondation Otto Dix Photo : Bryan Whitney - Serge Sabarsky Archives New York © Adagp Paris 2007


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Magali Lesauvage - 17 janvier 2008

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