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Garage est un second film qui étonne par sa maîtrise. Marque des grands, c’est avec toujours moins – de mots, d’images – que Lenny Abrahamson nous entraîne dans une chute progressive hors de l’humanité. Tragique et foudroyant, pourtant porté par une grande poésie, Garage porte un regard inspiré sur le monde contemporain.
Le point de départ est rude : la vie quotidienne d’un homme relativement attardé en charge d’une station-service dans un petit bled rural de l’Irlande profonde. La suite sera pire. Solitaire et peu bavard, Josie est un homme différent, qui a pourtant trouvé sa place et son rythme dans son village, un équilibre qui lui permet d’être heureux, à sa mesure. Cruel et lucide rappel des inégalités de chacun face à la Vie, Garage déploie cette magnifique idée d’un bonheur toujours possible car non universel, mais relatif. Une idée un peu nostalgique aussi, celle du temps où chaque village avait son idiot, figure totalement acceptée et intégrée au groupe.
Et dans ce cadre si bien établis, quelques signes entraînent pourtant vers la tragique remise en cause de ce fragile équilibre. Mal-être généralisé des habitants, tristesse des vies qui se savent condamnées à demeurer immobiles. Au milieu de cela, le sourire béat de Josie agace. Le film marque ainsi tout en douceur un constat pourtant tranchant comme une lame aiguisée : dans notre monde contemporain, aussi rural et archaïque soit-il, le temps de l’idiot du village semble désormais révolu. Des valeurs simples ne suffisent plus à assurer la vie d’homme, poussé dans ses retranchements par une société qui, si on la voit peu dans Garage, n’en agit pourtant pas avec moins d’efficacité pour éliminer son maillon faible. Sans indignation, sans violence, le cinéaste choisit plutôt une sorte de compassion froide pour suivre ce chemin de croix, ce qui donne au film une intensité vibrante.
Ancré dans la réalité et dans la grande beauté triste des paysages irlandais, Garage atteint une forme d’abstraction, portée par la solitude et le silence, les matières premières du film. Une paternité filmique rare se révèle alors comme une évidence : c’est bien quelque part entre la petite Mouchette et l’âne d’Au hasard Balthazar qu’évolue Josie, un univers éminemment Bressonien. Lenny Abrahamson nous montre en effet une humanité en perte d’elle-même, à travers les yeux d’un innocent, mais surtout par la grâce d’une mise en scène dont le rythme interne naît d’un subtil travail de montage et de cadrage. Même nécessité de gros plans qui capturent et libèrent à la fois le personnage, même beauté des images composées, même principe d’une fable morale.
Mais loin de toute parodie, Lenny Abrahamson signe un film d’une radicalité et d’une profondeur rares, dont les images résonnent longuement en nous. Un film précieux.
Garage
De Lenny Abrahamson
Avec Pat Shortt, Conor Ryan, Anne-Marie Duff
Sortie en salles le 9 janvier 2007

Illus. © MK2 Diffusion