Adaptation et mise en scène Gildas Bourdet - Théâtre de l'Ouest parisien - Jusqu'au 28 mai 2003
Martin McDonagh dit qu'il doit beaucoup aux voix, écoutées, entendues, intériorisées, de ses parents irlandais exilés en Angleterre. Leur langue, devenue sur scène la langue de Martin McDonagh, a la forme d'un baragouin anglo-irlandais, dont Gildas Bourdet a parfaitement su rendre un équivalent en français dans son adaptation de La reine de beauté de Leenane.
Maureen (Marianne Epin) a quarante ans, Mag (Isabelle Sadoyan) soixante-dix. Elles vivent ensemble, Mag est la mère de Maureen. Une mère impotente ou prétendue telle, tyrannique, totalement étouffante. Maureen, sans doute vierge, croupit dans cette atmosphère, se récrie à chaque requête de sa mère et obéit toujours. Leurs échanges font fi de tous les respects, de tous les tabous. Mag vit dans le fantasme d'une fille à jamais fillette, sans sexualité, sans contact avec les hommes, sans chance de devenir adulte. Une relation ogresse, où l'enfant appartient à sa mère corps et âme, enfant-servante, enfant-objet, enfant-esclave. Tous les coups sont permis : ne pas transmettre les messages à sa fille sitôt qu'ils ont à voir avec des représentants du sexe masculin, lire son courrier, surtout s'il a à voir avec des représentants du sexe masculin, en appeler au mot de pute, sitôt que sa fille se veut simplement femme. Une relation folle dont le puritanisme cache mal la peur des hommes et le fantasme d'un monde où règnerait l'immaculée conception.
Maureen quant à elle poursuit un autre rêve scandaleux, la mort de sa mère. Elle attend, s'impatiente, désire. Elle aussi se permet toutes les cruautés, toutes les violences, verbales et physiques. On entend rarement des dialogues d'une telle férocité, plus féroces encore d'être échangés entre une mère et sa fille. Le spectateur s'offusque, rit - mais c'est de stupeur, et parfois lâche comme exaspéré : « Oh la salope ! »
Il pleut sur le comté de Galway. Les personnages maudissent cette pluie, et le fait que tout le monde fourre son nez dans les histoires de tout le monde, et le chômage, et l'obligation d'aller en Angleterre pour trouver du boulot. Il pleut et loin d'ouvrir des horizons, les paysages enferment comme le suggère le seul décor de la pièce, l'intérieur de la maison de Mag et Maureen aux murs peints de champs verts. Cependant Pato Dooley (Vincent Winterhalter) revient d'Angleterre. On devine entre Maureen et lui un flirt inabouti, une histoire faite de souvenirs de rien qu'on ne laisse pas s'effacer. Maureen revoit Pato. Maureen invite Pato, chez elle, dans son lit. Pato repart. Il écrira, dit-il. Dernier espoir d'une vie qui se fane. Dernier espoir sans espoir de survie dans une vie de névrose.
Car Martin McDonagh sait mener ses personnages au bout de leur folie. On rit beaucoup devant La reine de beauté de Leenane, devant ces quatre comédiens extraordinaires parfaitement dirigés, mais sous le rire se terre la tragédie, le meurtre, l'interdit. On se dit que le grotesque avec lequel s'expriment les personnages pourrait n'être là que pour alléger la gravité des situations mais c'est le contraire. L'enfermement, l'impossibilité d'échapper à une vie que l'on n'a pas choisie, cette manière de buter contre le monde, c'est ce que dit cette langue qui tord la langue, cette langue qui se meut dans un cadre sans en épouser les contours. Se casse contre le cadre. La tragédie se fait plus cruelle d'être drôle. D'être sans grandeur. On se croit chez des ploucs. On est en plein dans le mythe. On se croit à l'étranger. On est au cœur de nos folies. Et l'on sait gré aux oncles et tantes de Martin McDonagh, à ses parents, d'avoir semé en lui ces voix singulières qui, couchées sur le papier, ont capté de nos cauchemars la substance redoutable.
La Reine de beauté de Leenane, de Martin McDonagh
Adaptation et mise en scène Gildas Bourdet
Avec Isabelle Sadoyan, Marianne Epin, Lorant Deutsch et Vincent Winterhalter
Théâtre de l'Ouest parisien, 1, place Bernard-Palissy, 92100 Boulogne-Billancourt
01 46 03 60 44
Jusqu'au 28 mai 2003
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