Tous deux photographient en noir et blanc, et tous deux ont posé leur appareil aux Etats-Unis. Les points communs s'arrêtent là. Des papis et des gosses de Harlem d'un côté, des ados paumés et accros à la drogue de l'autre. L'Amérique de Martine Barrat est bourrée d'humanité et de tendresse malgré la misère, malgré le ghetto. Celle de Larry Clark, nid d'ados à la dérive, est violente et douloureuse.


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"Harlem in my heart". Harlem dans son coeur, Harlem de son coeur devrait-on dire, tant le quartier new-yorkais est cher à la photographe, vidéaste et metteur en scène française Martine Barrat. Installée à New-York depuis 1968, elle y oeuvre d'abord comme coordinatrice d'un atelier de théâtre, musique, et vidéo avec un groupe, puis réalise une série sur les gangs du Bronx. Elle se fait accepter par les populations, et même surnommer "picture girl". Sillonne inlassablement les rues de Harlem, son lieu de prédilection et y saisit des instants de vie. Avec une affection toute particulière pour les gamins, les vieillards, et les musiciens, à qui elle rend hommage. "Je m'efforçais de saisir l'âme et la noblesse de gens qui s'obstinent à survivre", confie l'artiste. Derrière la misère d'un quartier, dignité et superbe. Un manteau usé, un chapeau bricolé, un costume transcendent ces corps modestes qui portent beau dès qu'il s'agit d'aller à l'église. De prêcher au pupitre ou de partager un gospel. Comme ils sont beaux, et fiers, dans leurs habits du dimanche! Des mamas hilares trempent leurs formes généreuses dans une piscine, des mômes courent sur le pavé mouillé, des ados dansent, des tout petits jouent du violon, et des vieux messieurs soufflent dans des instruments à vent.


Musique et danse dans le silence
La musique, la danse, traces de mouvement, notes qu'on entendrait presque dans le silence des images. Harlem transcende les origines, et les générations. Souvent Martine Barrat photographie des mains. Mains d'enfants guidées par celles d'un adulte, mains ridées croisées. Encore cette toute petite fille qui tient dans ses mains celles d'un parent mourant, sur son lit. Image poignante. Il y a là une, indéniablement, une grande humanité, une grande tendresse de la photographe pour ses sujets, qui rappelle celle d'une Helen Levitt, qui avait aussi choisi New York comme lieu de travail.
Martine Barrat est également connue pour ses images de boxeurs, qu'on découvre dans une autre salle de la Maison européenne de la photographie: un garçonnet scotché aux cordes d'un ring, mine mi-concentrée, mi-terrifiée face au combat qui se joue sous ses yeux, un combattant avant d'entrer dans l'arène. Des visages purs avant, tuméfiés après. Martin Scorsese évoque avec admiration ces clichés sur la force des poings, "outil nécessaire à la survie, qui doit être cultivé".

Briser les tabous
A l'étage du dessus, autre espace, autre ambiance. Larry Clark nous plonge dans l'Amérique profonde et puritaine avec force et violence, pour mieux faire voler ses tabous en éclat et en dénoncer l'hypocrisie. Le rebelle américain, fils d'un père qui ne lui parle plus et d'une mère qui le délaisse, prend ses premiers amphétamines à l'âge de 16 ans, puis commence à se piquer. Aux premières loges d'une communauté de toxicos, il shoote les shoots, et en livre un témoignage bouleversant. C'est Tulsa, du nom de la ville d'Oklahoma où il voit le jour, et qu'il immortalise entre 1963 et 1971. La jeunesse paumée qu'il fixe sur pellicule est à la dérive, entre drogue, sexe, et violence. Son journal intime en images paraît sous la forme d'un livre qui fait scandale, en 1971. Vingt-cinq années plus tard, poussé par Gus Van Sant et Martin Scorsese, Larry Clark signera son premier film, Kids.
Tulsa donc, c'est le désarroi de grands ados au parcours erratique. C'est la douleur et l'hystérie, le déchirement et l'éclat du puritanisme. C'est des corps nus, décharnés ou bouffis, une femme enceinte en plein shoot, un homme qui pointe un flingue sous une bannière étoilée, des seringues qui s'enfoncent dans des bras, en gros plan. C'est la mort enfin, et surtout: sous plusieurs portraits figure la mention "Dead", évoquant des compagnons d'infortune du photographe, disparus. Larry Clark résume ainsi son grand oeuvre, témoignage rare et suffocant: "Des photos interdites qu'on n'était pas censés faire, d'une vie qui n'était pas censée avoir lieu". De leur découverte, on ne sort pas complètement indemnes...

- "Harlem in my heart" de Martine Barrat et "Tulsa" de Larry Clark
Jusqu'au 6 janvier 2008, à la Maison Européenne de la photographie. Tlj sauf lundi et mardi.

- Edition originale de Tulsa et sa réédition de 1983 épuisées. Dernière édition (2000) disponible chez Grove Press Books.

Illustrations :
© Martine Barrat
© Larry Clark

Nedjma Van Egmond



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