Les détracteurs de Robert Crumb le décrivent comme un pervers qui dessine des fantaisies masturbatoires dégradantes pour les femmes. L’auteur plaide volontiers coupable. Crumb est-il un pornographe détestable ? On refait le procès, à l’occasion de la parution en un beau et luxieux coffret de ses Sex Obsessions (des années 60 à aujourd'hui) enfin compilées.

Dans l’œuvre de Crumb, un nombre de pages impressionnant est consacré à la représentation de son idéal féminin, une créature plantureuse aux fesses rebondies, à la carrure robuste et aux jambes puissantes. Elles sont fières, heureuse et dominantes… jusqu’à ce qu’arrive l’homme, une créature petite, laide et faible, malheureuse et mesquine qui saute littéralement sur la femme, s’accroche à sa jambe ou s’assoit sur ses fesses. Dans l’acte sexuel, la femme se révèle invariablement n’être comme son partenaire qu’un animal assoiffé de plaisir. Les statuts de dominant/dominé s’inversent, l’homme manipule le corps soumis de sa partenaire, lui impose des contorsions impossibles, l’attache, jouit sur ses bottes…

Un homme qui adulait les femmes
Crumb n’est pas l’auteur favori des féministes. Et pourtant, ,malgré toutes les excuses qu’il présente jusque dans ses BD pour ses « dégradants fantasmes masturbatoires », malgré toutes les BD qu’il conclut par « les femmes vont me détester pour celle-là », dans ses moments de lucidité, il lui arrive de justifier son travail.
Toute l’oeuvre de Crumb est une confession honnête et sans équivoque de son imaginaire sexuel jusque dans ses recoins les plus sombres. Ainsi dans If I Were King s’imagine-t-il en despote qui profiterait sexuellement de tous ses sujets féminins ou bien dans A Bitchin’ Bod son célèbre personnage Mr Natural invente-t-il la femme sans tête, machine à sexe qu’il offre à Flakey Foont, Monsieur Tout-le-monde, scandalisé par cette création inhumaine… mais seulement après l’avoir sauvagement prise contre le mur.

Robert Crumb a grandit dans l’Amérique ultra-répressive des années quarante et cinquante, dans une famille malheureuse, victime des brimades de camarades plus grands, forts, beaux et bêtes que lui et d’un père violent. Il se présente comme l’archétype du nerd, passionné par les comics et le vieux blues, animé d’une libido qu’il croit phénoménale mai qui n’a en réalité d’exceptionnel que son haut degré de frustration. Avec les années soixante, le LSD, la révolution sexuelle et sa célébrité naissante, Crumb, qui s’était marié « avec la première venue », est passé d’un coup de son statut de frustré repoussant à celui de tombeur de nana hippie. Ses fantasmes sont le reflet de cette « success story » comme on dirait sur M6. Le vilain petit canard qui, sans vraiment s’être transformé, se tape des cygnes.

L’artiste en animal libidineux
Une autre transformation qu’on peut apprécier dans le grand, gros et beau livre Sex Obsessions que publie Taschen, c’est celle de Crumb dessinateur, passé de talentueux cartooniste à illustrateur de génie. Les BD et illustrations en couleur du livre ne remontent pas plus loin dans la carrière de Crumb que les années quatre-vingt. Il avait alors déjà acquis une grande technique qu’il n’a fait qu’affiner, devenant maître de la plume, alternant entre un style cartoonesque et un style plus réaliste qui tous deux utilisent des hachures incroyablement fines et riches. Les illustrations réalistes de Crumb sont généralement réservées à la célébration de la forme féminine. Les féministes devraient d’ailleurs concéder quelques points à Crumb pour son aide dans la lutte contre l’anorexique idéal féminin moderne.

Qu’elles soient dégradantes ou pas est secondaire, quand bien même l’auteur aime se présenter comme un repoussant animal libidineux avec un plaisir masochiste : les obsessions de Robert Crumb sont réelles et aussi sans doute plus universelles que leur bizarrerie apparente laisse croire au premier abord. Tous les hommes ne partagent pas son attirance pour les femmes costaudes, ses fétichismes particuliers et ses fantasmes absurdes (la femme coincée dans une fenêtre, celle qui le porte sur ses fesses, etc…) mais fondamentalement, il est inutile de nier qu’on partage tous ces fantaisies de partenaires offerts sans limite, sans restriction pour des parties de jambes en l’air débridées à volonté.
Crumb est un artiste du vingtième siècle, un héritier de Freud qui à sa manière contribue à la lutte contre le refoulement, et a fait une oeuvre, aussi tentantes soient-elles, de ces repoussantes ou dégradantes « fantaisies masturbatoire ».

Crumb, Sex Obsessions
De Robert Crumb
Edition anglaise Collector limitée à 1000 exemplaires dans le monde, signés et numérotés par Robert Crumb et accompagnés d’une reproduction originale
Taschen, décembre 2007

Illustrations : planches et couverture extraits des Sex obsessions de Robert Crumb Courtesy Taschen France

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