Entretien à l'occasion des 1ers Entretiens du nouveau monde industriel (ENMI) à Paris
De la place du designer, de la notion d'interface et de Wikipédia dans la société hyper-industrielle... Trois questions à Bernard Stiegler, à l'occasion des Entretiens du nouveau monde industriel, les 27 et 28 novembre à Beaubourg.
Ce nouveau monde industriel est caractérisé par ce que j’appelle une « technologie transformationnelle ». (...) Ses caractéristiques sont doubles : il s’agit d’abord d’une société collaborative. Il s’agit enfin d’une société non pas immatérielle, mais hyper-matérielle.
La seconde correspond à un monde industriel organisé autour de l’automobile et du marketing. C’est une société industrielle consumériste, basée sur un nouveau type de consommateur, celui de l’american way of life. Ses caractéristiques : la surproduction, la recherche de nouveaux marchés… Son enjeu est une transformation à toute vitesse de la consommation.
J’ai le sentiment que nous sommes entrés dans une troisième période, hyper-industrielle, dans laquelle les gens en rejetant les valeurs de la consommation ont adopté de nouveaux comportements. La société et le public ne sont plus dans une articulation producteur vs consommateur, ou actif vs passif, mais sur un modèle de distribution partagé. Un bon exemple est le fonctionnement de Wikipédia, ou des blogs. Mais les modes opératoires sont les mêmes dans le monde du design.
Or, ce nouveau monde industriel est caractérisé par ce que j’appelle une « technologie transformationnelle ». Un exemple : l’humanité transforme aujourd’hui des choses qui ont longtemps semblé inamovibles, comme la structure du vivant.
Ses caractéristiques sont doubles : il s’agit d’abord d’une société collaborative, dans laquelle les décisions, même sur des sujets complexes comme les OGM, les micro-technologies et les nanotechnologies ou les biotechnologies, ne sauraient plus être prises sans associer la société à sa propre transformation. Il s’agit enfin d’une société non pas immatérielle, mais hyper-matérielle, dans laquelle nous avons dépassé les couple forme vs matière au profit d’une hyper matière. Un exemple : l’atome, étudié à présent au niveau nano-atomique, inclut totalement la forme qui lui aura été conférée par le designer.
2. Avant de parler du rôle du designer, pourriez-vous préciser comment s’articule le principe d’interface, dans cette nouvelle redistribution ?La société de l’information permet une instrumentation des destinataires qui les mets dans une position d’être actif : vous recevez une image, et aussi la commentez, et la renvoyez.. etc.
Dans cette nouvelle société collaborative, nous sommes en effet passés d’un consommateur mono-fonctionnel à un contributeur qui est actif et multi-fonctionnel.
3. Au regard de cette définition, quels enjeux primeront d'ici 5 ans dans le travail du designer : la recherche technologique ou le développement ? la technique ou le design ?
Selon moi, le designer de demain travaillera comme je vous le précisais non plus sur la forme et seul dans son studio, mais à un design distribué, en lien direct avec des développeurs, des techniciens, des ingénieurs, etc. Il fera office d’un chef d’orchestre, ou d’un modérateur de forum, et aura à charge – si ce n’est pas déjà le cas – de coordonner le travail d’une communauté de praticiens, en organisant le travail d’une équipe sur le modèle open source.Un aspect important de ce futur concerne ce que l’on appelle déjà le web 3.0 : l’enjeu porte sur comment structurer ces réseaux de praticiens avec des vrais outils de travail.
Un aspect important de ce futur concerne ce que l’on appelle déjà le web 3.0 : l’enjeu porte sur comment structurer ces réseaux de praticiens avec des vrais outils de travail. Si l’on revient à l’exemple de Wikipédia, on se rend compte qu’il est impossible de suivre l’historique des modifications et des corrections qui ont affecté un article. Comment gérer les polémiques, les accords et les désaccords qui ont émaillé la rédaction d’un sujet d’actualité ? L’enjeu est ainsi de concevoir une interface et des outils d’annotation qui permettent de représenter graphiquement les polémiques et de les administrer. Là seulement commencerait la future Démocratie Wikipédia.
Cette 2e ou 3e génération de méta données intéresse tout le monde : les internautes en premier lieu, mais aussi les professionnels : les groupeware, les politiques... Ces sont des instruments d’intelligence collective.
Sur le web :
- Digitally yours, le site officiel des ENMI
- le site de l'IRI (institut de recherche et d'innovation du Centre Pompidou)
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