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Entretien avec Abdel Raouf Dafri

« Appuyer là où ça fait mal »


Entretien avec Abdel Raouf Dafri


Questions au créateur de La Commune (Canal+)

Abdel Raouf Dafri est un menteur. C’est lui qui le dit. Et on peut rendre grâce à ce qui constitue une de ses plus belles qualités de scénariste. Créateur, auteur et adaptateur de la série de Canal+ La Commune, cet autodidacte revient avec nous sur son travail, et nous livre au passage son point de vue sur l’état actuel de la fiction française.

Fluctuat.net : L’hégémonie de la fiction américaine est incontestable. De quelle inspiration typiquement US vous êtes vous servi pour l’écriture de La Commune ?

Abdel Raouf Dafri : Les Américains sont très forts, les auteurs touchent aux tabous, s’ils voient une plaie ils n’ont pas envie de mettre un sparadrap dessus, une petite tape sur l’épaule et un bisou pour dire « ça va aller ». Eux ils glissent le doigt dans la plaie et disent « ça fait mal là ? Et quand j’enfonce le doigt encore plus ? Je peux mettre deux doigts ? » : pour moi c’est ça, il faut plonger les doigts dans la chair, dans la plaie de la société française et trifouiller pour en sortir les tripes.

Mettre le doigt là où ça fait mal et appuyer dessus, c’est un aspect fort de votre écriture pour La Commune.

A travers La Commune, je me rends compte qu’il est possible de raconter une histoire avec peu d’argent, mais en parlant des choses essentielles à travers des personnages forts, et en créant une intrigue qui excite.

Je ne suis pas un utopiste. Je ne fais que photographier le fonctionnement de la société française, celle dans laquelle je vis. Avec La Commune, à aucun moment je n’ai voulu faire un constat social, qui je suis pour faire un constat social ? Mais il faut se dire que des histoires bien plus terribles que ce que j’ai vécu, que ce que je raconte, se déroulent dans les quartiers. Je ne voulais pas tomber dans l’anecdote, je voulais dresser une fresque avec des strates d’histoire, constituer un vrai mille-feuille : il y a la grande lutte des personnages principaux (Isham Amadi, Housmane Daoud), mais ce qui m’intéresse en toile de fond c’est de raconter la société française. J’utilise la cité comme Zola a utilisé les mines et les corons pour parler de la misère des travailleurs du Nord, et il a raconté une histoire avec des personnages forts. L’Histoire ne fait que se répéter, il y a juste le lieu qui change mais les problèmes restent fondamentalement les mêmes. Ça c’est extraordinaire, mais c’est une écriture qu’on a perdu.

Vous parlez justement de la cité comme décor. Pourquoi avoir choisi de mettre en scène la banlieue ?

Parce que c’est ce que je connais le mieux. Les gens ne connaissent pas les quartiers. Chaque cité, chaque quartier a son histoire, qui est la conséquence des individus qui le peuplent. Une cité de scarabées aura un fonctionnement de scarabées ; dans une cité où la majorité de la population est musulmane, on obtient forcément un déséquilibre intéressant par rapport au principe laïque, et on aura très peu de catholiques. Les catholiques ont déserté l’espace quartier, en revanche les évangélistes, les Témoins de Jéhovah sont là. J’ai un personnage dans la saison 2 qui a besoin de spiritualité, mais qui ne se retrouve pas dans la foi musulmane. Il a besoin d’autre chose, et il s’avère qu’il a à disposition les Témoins de Jéhovah. La spiritualité va être un nœud important de la saison 2. Quand il y a un monde qui est sur le point de s’écrouler, on se réfugie le plus souvent dans des croyances complètement aberrantes. Là, la Commune va disparaitre, donc c’est un monde qui va s’écrouler et par conséquent on se réfugie où on peut. En plus de ça les têtes sont dans une course au pouvoir pour s’approprier un terrain nu et en garder le contrôle pour la saison 3.

Vous êtes déjà sur la saison 3 ?

Je suis sur la saison 2, mais j’ai déjà à l’esprit la dernière image de fin de la saison 2, et ça va être extraordinaire : à la fin du dernier épisode on va créer une frustration terrible chez les gens qui seront obligés de voir la saison 3. C’est ça qui est excitant. Cependant je voulais quand même qu’il y ait des histoires bouclées car il faut garder un espace de réflexion. Dans des séries comme « Prison Break » ou « 24 », on est dans l’adrénaline. Mais, parce que les personnages ne sont pas constitués, le soufflet retombe dès qu’il y a des moments intimes. Ils sont comme des lévriers, tant qu’ils courent ils sont passionnants, mais sinon c’est pas des chiens qu’on a naturellement envie de caresser quand ils sont à l’arrêt. Les personnages de « 24 » tant qu’ils courent o.k, ça fonctionne très bien, mais à partir du moment où ils essaient d’avoir des échanges humains on n’en a plus rien à foutre.

Parlez nous de la genèse de La Commune.

J’ai eu La Commune à écrire au moment où je terminais le scénario de Mesrine. Du coup j’ai pu me consacrer à mort à La Commune, j’ai écrit les huit épisodes tout seul avec une relecture d’Emmanuel Daucé et Philippe Triboit ; le retour d’autres personnes m’intéresse énormément. Je me suis retrouvé à entendre de chaque épisode « celui là est mieux que le précédent » : ça fout la pression à mort ! De son côté Philippe Triboit s’est lancé dans le casting. Quand j’ai vu les épisodes pré-montés les comédiens m’ont tué ! Ils sont extraordinaires ! Là, la pression est énorme car si j’arrive à les surprendre avec la saison 2, j’ai tout gagné. Francis Renaud, Tahar Rahim, Stefano Casseti, Angela Molina, Sonia Amori… : voilà des gueules qu’on n’aurait jamais vu nulle part, je suis super fier d’eux.

Avez vous eu carte blanche pour l’écriture ?

Canal n’a pas retouché une ligne. Je ne préfère rien dévoiler mais il y a des épisodes où la série va très très loin, en terme de contenu, en terme de propos. Mais j’arrive aussi à envoyer de temps en temps une petite cartouche d’humour.

Oui c’est vrai qu’on se marre trois ou quatre fois par épisode.

Et c’est bien, parce que dans les quartiers je me rappelle de moments tragiques qui étaient aussi des moments comiques. Je suis un fan des comédies noires italiennes, cette image en noir et blanc un peu crasseuse avec ces personnages qui se démènent pour s’en sortir : Le Pigeon ou Le voleur de bicyclette, ce sont des histoires énormes, quand j’ai besoin de me faire une transfusion de sang frais je regarde ces trucs là, tout est dit. Oui la forme est moins extraordinaire que les films de Michael Bay, mais le propos de fond est extraordinaire. Il y a de ce principe là dans La Commune.

Comme vous l’avez dit vous êtes impliqué dans la création, l’écriture, et l’adaptation de La Commune. Vous considérez vous comme un show-runner, et pensez vous qu’il y en ait en France ?

Je suis un show-runner oui et non mais franchement selon moi il n’y en a pas en France…

Pourtant TF1 s’est targuée d’en avoir il y a peu de temps …

TF1 est dirigée par des cons, c’est pas méchant, mais Takis Candilis a quand même déclaré au festival d’Aix les Bains « il serait temps que le public se reprenne ». Selon lui si TF1 ne fait pas de belles audiences ce n’est pas la faute de TF1, mais celle du public qui est con : moi j’ai envie de répondre que oui, peut être qu’à force de les avoir pris pour des cons pendant des années ils le sont devenus. Par ailleurs, ils ont loupé la génération internet. TF1 est en train de perdre de l’audience car ils n’ont pas compris la génération téléchargement. D’ici dix ou quinze ans, il va se passer quoi pour cette génération là ? On va lui refourguer les merdes que regardait leur grand-mère ? Et bien TF1 en est là. Et France 2 a intérêt à se réveiller !

Justement, on parle beaucoup ces derniers temps d’un changement dans la fiction française, France 2 et M6 font leur révolution…

M6 est plus proche de la révolution. Faut pas oublier qu’M6 a produit Les Bleus, c’est pas parfait mais au moins y’a de l’ambition, ils ont envie, c’est déjà pas mal : c’est quand même grâce à M6 qu’on a série Club et qu’on a pu voir « Oz » dans ce pays, et il faut jamais l’oublier.

Selon vous quel est le problème majeur de la fiction française ?

Le problème c’est qu’en France on s’est amusé à copier la forme américaine, sans prendre conscience que c’est impossible. Un épisode des Soprano c’est 15 millions de dollars, huit épisodes de La Commune c’est 7 millions et demi d’euros : comparativement un film de cinéma en France coûte 14 millions d’euros. Voilà le budget US, seulement à la sortie Les Soprano rapportent 600 millions de dollars parce que ça se vend partout dans le monde. Le jour où en France une série télé aura le pognon pour faire ça… ! A travers La Commune, je me rends compte qu’il est possible de raconter une histoire avec peu d’argent, mais en parlant des choses essentielles à travers des personnages forts, et en créant une intrigue qui excite. Si j’arrive à embarquer le public dans mon truc c’est génial. Le boulot de scénariste est un boulot d’escroc, on est là pour raconter un mensonge et que les gens disent « ça fait vrai ». Il faut retrouver le plaisir de savoir mentir, les politiques ne sont pas élus en disant la vérité sinon ils ne gagneraient pas. La vérité c’est qu’en France c’est pas une question de moyens, on a juste perdu le désir de raconter des histoires aux gens.

Crédits photos : Lahcene Abib / Canal+ / Tetra media

Florence Chartier

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