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Vous qui entrez en ce territoire, soyez prévenus : cette France-là ne s’ouvre pas facilement. Pour autant, elle mérite qu’on s’y attarde et que l’on prenne le temps de la voir et de l’écouter. Car elle a la saveur d’un poème tissé d’amour et de mort, d’une ballade de mots simples et touchants.
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Les précédents films de Serge Bozon pourraient inviter à la méfiance. Acteur chez quelques réalisateurs très parisiens (Judith Cahen, Jean-Paul Civeyrac, Jean-Charles Fitoussi…), il a déjà signé deux films assez remarqués mais empreints d’affectation, L’Amitié et Mods, respectivement en 1998 et 2003. Deux titres où l’on prend la pose, celle d’une certaine cinéphilie héritée des sixties et de la Nouvelle Vague française et que l’on l’érige en style. Un rien exaspérant… Mais avec La France, il semble que son cinéma s’émancipe, devient mature. Les influences de Godard et Truffaut s’y ressentent encore, en particulier dans l’abstraction de l’action et le jeu non naturaliste des comédiens – d’ailleurs de formations très diverses. Ce qui n’empêche pas néanmoins le film d’avoir son autonomie, de respirer avec son propre air, et de dessiner ainsi un objet certes inhabituel, insolite, mais réellement émouvant.
Serge Bozon dit de son « enfant » qu’il est issu du mariage des films de guerre et d’amour. Pourquoi pas ? Ce qui n’en fait pas pour autant un film de genre. Soit la jeune Camille qui, en 1917, se rend au front déguisé en garçon, pour y retrouver le mari dont elle est sans nouvelle. Elle croisera sur sa route une patrouille de soldats français, apparemment en marche vers les tranchées. Quand on a énoncé cela, on a dit beaucoup et pas grand chose. Beaucoup, car le film baigne dans une ambiance dure, un peu inquiétante, où la mort n’est jamais loin (et peut-être bien plus près qu’on ne le croit). Et peu, car les personnages marchent en des zones où la bataille semble lointaine, hors de portée, sinon étrangère à ces corps pourtant hantés par leur fin. Au début, les femmes regardent au loin, essayant en vain d’apercevoir une ligne de front perdue au delà de l’horizon. Puis, plus tard, le groupe de poilus, resserré sur un radeau de fortune frôle le champ de bataille, masse abstraite de fumées nocturnes, de détonations et d’explosions. La France n’est pas Un long dimanche de fiançailles. Même s’il ressort d’une intrigue de mélodrame, il ne prétend pas recréer la guerre de manière réaliste, à la manière d’un Jean-Pierre Jeunet, c’est-à-dire prétentieuse et vaine. Non, La France avance en d’autres zones, celles où le cinéma rejoue la vie de façon irréaliste, voire fantastique, en s’attardant sur une émotion, une atmosphère, une lumière, un corps enveloppé par la nuit, une chanson venue de nulle part…
Le chant, besoin vital
Des chants anachroniques, d’inspiration anglo-saxone, très pop britannique, ponctuent ainsi le film. Ils sont exécutés par les soldats, en prise de son direct, à l’aide d’instruments de fortune. Etonnants, sinon agaçants à la première écoute, ils deviennent progressivement le nécessaire véhicule de la vie dont ont besoin ces hommes en sursis. Besoin vital qui s’exprime également dans les dialogues, par la récurrence d’histoires triviales et, plus mystérieusement, de références à L’Atlantide, le roman de Pierre Benoît. Le groupe avance, enveloppé de forêts et de nuit, inquiet de sa destiné. Mais il reste soudé, il se renforce par le fait même qu’il est groupe, c’est-à-dire « un » au delà de « plusieurs ». Bozon connaît ses classiques et nous la joue façon Howard Hawks. Plus qu’un film de guerre, s’affirme l’impression de revoir un de ces bons vieux westerns où les personnages secondaires se mettaient soudainement à chanter autour d’un feu de camp sous les yeux du héros ; un de ces films américains où le chant exprimait l’importance du groupe, garant de la survie de chacun.
Un poème en images
La France se meut ainsi dans une zone brumeuse, à la frontière de l’existence et de la mort. C’est un peu le mythe d’Orphée et Eurydice, mais rejoué à l’envers. Ce n’est plus Orphée qui part aux Enfers à la recherche de sa douce, mais l’amante qui affronte les ombres pour retrouver son bien-aimé. Marchant au milieu de la guerre, se fondant dans l’obscurité, Camille devient une morte en devenir. Touchée par une balle, noyée dans la rivière, elle semble miraculeusement ressusciter, poussée par son désir de retrouvailles. Mais la vie l’a peut-être déjà quittée. Peut-être que ces soldats qui l’entourent sont des fantômes ignorants de leurs conditions. Nous marchons avec eux dans les limbes, à l’orée d’une guerre bien réelle où règne l’inhumanité. Notre Eurydice reverra son Orphée, mais auront-ils la joie de savourer leurs amours enfin réunies ? Oui, probablement, dans une éternité, un temps suspendu comme seul peut nous en offrir le cinéma. Comme nous en offre La France, poème en images empli de sincérité et de pudeur.
La France
De Serge Bozon
Avec Sylvie Testud, Pascal Gréggory, Guillaume Depardieu
Sortie en salles le 21 novembre 2007

Illus. © Shellac