Mardi : Andromaque mise en scène par un Anglais, Declan Donnellan. Mercredi : le théâtre ritualiste de Wayn Traub. Jeudi : une version italienne de Moby Dick, sous la houlette de Antonio Latella. Vendredi : le retour du lituanien Korsunovas, avec une pièce russe contemporaine. Samedi enfin : l’iranien Koohestani au service d’un texte canadien. Le programme d’un festival international d’exception ? Non, simplement l’affiche parisienne de quelques théâtres.

Rares sont les capitales où une telle offre internationale est constamment offerte aux spectateurs de théâtre, en dehors de structures dédiées à cette mission, comme l’est à Paris l’Odéon, Théâtre de l’Europe. Pourquoi cet engouement pour les créateurs non hexagonaux ?

Se donner les moyens
Les dispositifs à mettre en place ne sont pas des plus légers. Outre les frais de déplacements parfois importants, le surtitrage qui fleurit de plus en plus dans les théâtres lors de l’accueil d’une pièce en version originale n’est pas des moins compliqués. Et pourtant, la sauce prend : le public est ravi, dût-il se tordre le cou pendant trois heures pour essayer de capter l’essentiel de ce qui se dit. Les fidélités entre structures et metteurs en scène se confirment d’année en année : le Hongrois Arpad Schilling, le Russe Lev Dodine à Bobigny, l’ex-Yougoslave Mladen Materic, les Belges de TG Stan à la Bastille … Autant de parcours en commun, sur plusieurs années. Confiance, curiosité ; intérêt économique aussi, quelques dates assurées en France permettant parfois de boucler une production fragile.
L’argent entre également en ligne de compte si l’on considère les dispositifs typiquement français mis en œuvre dans le cadre d’une politique culturelle d’exception. Rares sont, en effet, les pays qui, en dehors d’un événement, la plupart du temps sous la forme d’un festival, peuvent espérer rassembler les sommes nécessaires à la venue de productions étrangères. En France, les structures ont l’assurance d’une aide financière publique pour leurs activités, et notamment de l’ONDA pour la partie « prise de risque ». Le fondateur de l’Office National de Diffusion Artistique, Philippe Tiry, avait bien compris, dès le départ, le côté essentiel de la confrontation aux cultures étrangères, et pas seulement dans la capitale.

En récolter les fruits
La présence d’œuvres et d’artistes étrangers sur les scènes parisiennes ne date pas d’hier, mais le regard sur ces « exotismes » change. Tout comme change la notion des distances, d’ailleurs. La familiarité aidant, on va maintenant découvrir la vision d’un metteur en scène sur une œuvre, de quelque nationalité fût-il. C’est sans doute au niveau de l’analyse du spectacle que la notion d’étrangéité entre davantage en compte.
Impossible, en effet, de saisir l’humour féroce de Korsunovas (voir Dans le rôle de la victime), sous ce qui peut apparaître comme un premier degré de gags et de « jeunétité » incontrôlée, si l’on ne connaît pas un minimum le contexte de création du spectacle. Il est ici question de référence à ce qui, il y a une quinzaine d’années, lors de la prise d’indépendance des pays de l’ex-Union soviétique, était vraiment une explosion de l’expression. Aujourd’hui, c’est presque un appel à la nécessité de retrouver cette vigueur, au théâtre comme dans la société, qui transparaît sous la pose quasi caricaturale.
Du côté des Bouffes du Nord, dont le mentor, Peter Brook, a littéralement révolutionné la pratique du théâtre en France, c’est l’incroyable faculté d’incarnation que peuvent insuffler les Britanniques qui explose. Quand Declan Donnellan s’attaque à Andromaque, avec une distribution française, il réussit le tour de force de donner aux comédiens et au texte français la vigueur admirable des pièces de Shakespeare montées outre-Manche. Etonnante incarnation, sans faux respect formel pour le texte. Donnellan s’empare de Racine et met à vue ses ressorts les plus basiques, ceux d’une histoire d’amour et de pouvoir, aux accents parfois boulevardiers. Pas de componction mais une grande liberté dans l’approche et le traitement, et un incroyable pouvoir de pousser les acteurs dans un jeu qu’on leur connaît davantage dans un répertoire plus contemporain. C’est aussi cela que les spectateurs viennent chercher lorsqu’ils choisissent d’assister à la représentation d’un texte connu, dans une version pimentée par l’origine du metteur en scène : le « regard sur ».

Illustrations:

N.Q.Z.C mis en scène par Wayn Traub. Détail.
Blackland, mis en scène par Arpad Schilling
La cena de la ceneri, mis en scène par Antonio Latella © Antonello Turchetti

Floriane Gaber



Sur Flu :
- Lire le billet sur les spectacles de Wayn Traub et Antonio Latella
- Lire aussi le billet sur Recent experiences d'Amira Reza Koohestani
- Voir le fil d'actu théâtre sur le blog théâtre et danse
- Voir aussi le who's who des metteurs en scène


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