Laurent de Sutter. A propos de l'essai Pornostars : Fragments d'une métaphysique du X
Amélie Nothomb a bien écrit une métaphysique des tubes…. Un de nos collaborateurs, Laurent de Sutter, s’est lancé dans une dithyrambique métaphysique des stars du X. Comment peut-on faire un éloge de la générosité des stars du porno aujourd’hui ?
1. Une métaphysique appliquée au porno !? N'est-ce pas un parti pris un peu présomptueux, pour ne pas parler de " rhétorique masturbatoire " ?
(...) Les relations que nous entretenons avec les starlettes de X ne sont pas de l'ordre de la sexualité concrète, mais de l'ordre de la rêverie abstraite.
Laurent de Sutter : Pourquoi, tu as trouvé mon livre excitant ? J'avais plutôt l'impression, pour ma part, qu'il s'agissait d'un hommage très chaste, pas excitant du tout. D'une certaine manière, c'était même là tout l'enjeu : enlever aux starlettes de X leur dimension sexuelle pour leur rendre leur dimension de créatures de fiction. En écrivant "Pornostars", j'ai tenté d'inventer une poétique propre au cinéma pornographique, poétique qui passerait par les relations que nous entretenons avec ces créatures de fiction que sont les starlettes.
D'une certaine manière, ce n'est pas très original : un grand philosophe comme Etienne Souriau avait pu jadis écrire des pages magnifiques sur les relations que nous entretenons avec les arbres. Mais même si ce n'est pas très original, j'ai l'impression que la leçon, en matière de cinéma, n'avait jamais été tirée. Pourquoi, au fond, regarde-t-on des films pornographiques ? Le philosophe slovène Slavoj Zizek a récemment soutenu que de moins en moins de consommateurs de films pornographiques se masturbaient en les regardant. Et un sociologue français, Patrick Baudry, a démontré, enquête de terrain à l'appui, que les grands consommateurs de films X leur accordent avant tout une valeur d'ambiance : ils allument leur télévision, mettent un film, et puis font leur cuisine en suivant d'un oeil ce qui se passe sur l'écran. L'originalité de mon livre, alors, consiste en ce que je soutiens que les relations que nous entretenons avec les starlettes de X ne sont pas de l'ordre de la sexualité concrète, mais de l'ordre de la rêverie abstraite. Plutôt que parler de rhétorique masturbatoire, au fond, tu aurais du parler de masturbation intellectuelle. J'aurais été d'accord.
2. Quel est alors le propre de cette rêverie, que tu prêtes à l'amateur de films pornographiques ?
J'ai envie de te dire que le propre de la rêverie qui anime les amateurs de films pornographiques est d'être de nature amoureuse. Mais ce n'est-ce peut être que ma propre rêverie. Regarder un film pornographique, c'est sceller de nouvelles retrouvailles : un film pornographique ne commence ni ne s'arrête avec une télécommande. C'est au contraire parce qu'il a commencé bien avant que l'on mette un DVD dans le lecteur que nous finissons par appuyer sur "play".
De même, une fois le DVD fini, nous continuons à être hantés - mais c'est une hantise amicale - par les images que nous venons de voir, ou de revoir. Nous savons d'ailleurs très bien que nous avons à tout moment la possibilité de les faire revenir à la surface de notre esprit : le film n'a pas de fin. Mais cette possibilité ne dépend pas que de notre mémoire ou de notre caprice. Elle dépend surtout de la façon dont nous avons été marqués par les starlettes que nous avons croisées : ce sont elles qui font tout le travail. Nous n'avons pour ainsi dire qu'à les accepter, à leur souhaiter la bienvenue. En ce sens, la rêverie des amateurs de films pornographiques peut être dite amoureuse. Elle réclame une capacité d'accueil. Si nous ne sommes pas capables de nous ouvrir à la générosité de ces créatures qui nous offrent tout - et d'abord de nous peupler - c'est nous qui sommes les salauds, et nous méritons bien d'en être réduits à nous masturber tristement.
3. Perso, quelles sont les 5 starlettes du X que tu as toujours considérées comme les plus généreuses ?
C'est très indiscret, ce que tu me demandes là. Comment dire ? Un jour, Henri Gigoux, qui a longtemps été en charge de l'achat du porno à Canal Plus, m'a soutenu la théorie suivante. En matière de porno, m'a-t-il expliqué, nous opérons tous une cristallisation qui relève de l'âge - comme en musique. C'est-à-dire que notre imaginaire érotique reste esthétiquement fixé à l'époque où nous en avons pour la première fois découvert les mystères. Lorsque je lui ai parlé de Savannah, il s'est donc exclamé triomphalement : "Voilà, ton imaginaire érotique, c'est le porno américain de la fin des années 1980 !" Il n'avait pas tort.
Je continue à aimer tout particulièrement les Sunset Thomas, les Jenna Jameson, les Savannah, toutes ces blondes somptueuses que l'on pouvait croiser aux détours de films de Wicked, Vivid ou VCA. Et puis, bien sûr, les beautés ravageuses qu’Andrew Blake a filmées tout au long de sa carrière, à commencer par Anita Blond et Aria Giovanni. Le reste, je pense, est une question de hasards. Comme cette scène des Secrétaires de Yannick Perrin (entre nous, un très mauvais film) où Tiffany Hopkins a, un bref moment, un regard qui frise la mystique. C'est pour des instants comme celui-là que je regarde du porno : pour y rencontrer des intensités pures, des intensités qui sont susceptibles de rendre ma rêverie plus riche.
Laurent de Sutter Pornostars : Fragments d'une métaphysique du X
La Musardine, octobre 2007
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