Après le turbulent et engagé XTRMNTR, on aurait pu s'attendre à ce que Boby Gillespie et sa joyeuse bande Primal Scream capitalisent sur le succès revenu et mettent un peu de Prozac dans leurs acides.
Car si le titre de ce nouvel album laissait présager une nouvelle bouffée d'extrémisme rock, des séquences de guitares et d'électronique aussi tordues et époustouflantes que sur Kill All Hippies, on était encore loin de réaliser ce que serait la réalité de ces pulsions sataniques. L'album démarre sur deux titres impeccables et incandescents, le presque tranquille Deer Hit of Morning Sun, porté par un beat entêtant et aussi gracieux qu'une scie sauteuse Bosch, et le déjà terrifiant Miss Lucifer, baigné par une nuée de crépitements électroniques et une boucle serrée comme une corde de pendu. Le style est agressif, les sons sont secs, métalliques, presque désagréables. Autobahn 66, le troisième titre, en hommage au morceau culte de Kraftwerk, instrumental donc (ou presque), offre une petite respiration, à la limite du bucolique, dont il faut absolument profiter.
La suite ferait, en effet, passer Suicide pour Chopin et PIL pour Vivaldi. Detroit, chanté par Jim Reid (des Jesus and Mary Chain justement), martèle un rythme binaire, complètement détraqué, qui vous donne l'impression d'avoir passé la nuit dans une machine à laver. Rise, emmené par les riffs hypnotiques de Kevin Shields, l'ex My Bloody Valentine, omniprésent ici et septième homme du groupe, mêle une rythmique entrecoupée de sirènes de pompiers à un chant totalement habité et survolté. Les paroles de Gillespie sont dures, revendicatives et sonnent comme le plus pénible manifeste d'extrême- gauche qu'on ait jamais entendu. The Lord is My shotgun ne fait pas vraiment retomber l'exaltation, entre un Velvet des premiers jours et un inédit des New York Dolls.
Les Primal Scream, secondés par Robert Plant et son harmonica, envoient un morceau blues sinistre, terrifiant et qui, à lui seul, résume le coup de force et le désarroi provoqué par cet album. Gillespie chante avec une voix réverbérée par un écho monstrueux, crache plus qu'il ne chante, tandis que Plant découpe la mélodie en lambeaux. Le titre s'impose avec l'efficacité d'un vieux morceau du détroit, rude et rugueux comme pas un, mais suffisamment déconstruit pour soulever le cœur et produire un effet de malaise. City creuse le filon punk avec un morceau énergique dans la lignée de Screamdelica, plus classique mais diablement efficace. Kate Moss vient, ensuite, pousser la chansonnette sur Some Velvet Morning, petit interlude assez anecdotique massacré d'après Lee Hazlewood et qui intervient dans la fureur ambiante comme un cheveu sur la soupe. Et puis Gillespie relance la machine infernale pour une dernière ruade gagnante : le répétitif et très électrique Skull X, le fumeux A Scanner Parking, avec sa rythmique empruntée à Joy Division, majestueuse et saturée de basses, avant de se payer un au revoir merveilleux avec l'élégiaque Space Blues plié en deux minutes et une série de vers séminaux :
« On the Judgement Day/ When your name is called/ and the oceans rise,/…/ will the blood of crime/ sanctify your soul/ will you follow Satan and the Hell Below ? ».
La chaleur diabolique retombe sur ce dernier morceau, apaisé et sensible, signe que la bande maîtrise ses effets et sait où elle veut nous emmener. Au final, Evil Heat rudoie certainement plus qu'il ne séduit mais s'impose, dans le chaos qui caractérise le meilleur et le plus irréprochable groupe né de la furie Madchester, comme la plus généreuse décharge d'adrénaline rock reçue depuis des lustres. Sans afféterie, sans ligne directrice, Evil Heat est un grand album de rock blanc, plus créatif que n'importe quel essai de Radiohead et plus violent que les Rolling Stones d'il y a quarante ans. Inécoutable et précieux.
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