En 1922 et 1932, deux chefs d’œuvre font évoluer radicalement le statut du vampire au cinéma. Fini les créatures de la nuit, voici venu le comte maléfique, son château, son cercueil, ses longues dents et son amour pour une belle jeune femme.

Il faut attendre 1922 pour que LE vampire, inspiré par le roman de Bram Stocker, ne voie le jour. C’est Friedrich W. Murnau qui lui donne naissance, dans le chef d’œuvre Nosferatu. N’ayant pas payé les droits d’adaptation du roman, le cinéaste change tous les noms des personnages : c’est donc le comte Orlok, interprété par Max Schreck, qui reçoit le commis Hutter (et non Harker). Le film prend de nombreuses libertés avec le personnage romanesque : Nosferatu « porteur de peste », est un personnage hideux, aux dents de lapin, aux yeux ronds et aux mains crochues. L’Allemand Murnau y déploie des trésors de mise en scène, rapprochant le style expressionniste avec ces intérieurs aux angles angoissants, ces ombres omniprésentes et dévorantes, ce noir et blanc tranchant, à des scènes en extérieur fantastiques, allant jusqu’à expérimenter l’utilisation du négatif pour une scène devenue mythique. Déployant l’idée de frontière, ce film invente par ailleurs une spécificité absente chez Stocker : Nosferatu craint le soleil, et ne sort que la nuit. Idée reprise à n’en plus finir.

En 1932, Carl Theodor Dreyer réalise un nouveau chef d’œuvre, Vampyr. On y suit les aventures entre deux mondes de David Gray, jeune homme qui découvre dans une auberge un ouvrage sur le vampirisme, dont la source est une femme vampire. Le scénario est adapté de deux œuvres de l’auteur Irlandais Sheridan Le Fanu, L’auberge du Dragon Volant (In a Glass Darkly) et Camilla (1871). Ouvrages qui non seulement précèdent le roman de Stocker, mais qui s’inspirent en outre d’un personnage historique réel, la Comtesse Bathory (1560-1614), autrement surnommée la comtesse sanglante. Cette femme de la noblesse polonaise ayant régné en Transylvanie passait en effet son temps à faire torturer de jeunes femmes vierges par les pires moyens, pour finalement les faire vider de leur sang, dont elle prenait ensuite des bains, ou qu’elle buvait, afin de rester éternellement jeune. L’Histoire ne nous dit pas si cela fonctionnait, mais son procès en 1611 mit fin à un carnage monstrueux (au moins 600 jeunes femmes périrent ainsi). Si ce personnage n’apparaît pas tel quel dans le Vampyr de Dreyer, qui est plus une méditation poétique sur l’idée d’incarnation, il n’en demeure pas moins l’ancêtre le plus ancien du mythe vampirique. Au cinéma, seule Delphine Seyrig lui prêtera ses traits délicats en 1971 dans Les Lèvres Rouges de Harry Kumel, chef d’œuvre de sensualité saphique.

Au passage, on peut donc bien affirmer que oui, le premier vampire était une femme.

Illus.1&2 : Nosferatu, Friedrich W. Murnau
Illus.3 : Vampyr, Carl Theodor Dreyer

Laurence Reymond




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