C’est avec une des plus célèbres pièces du répertoire qu’Alain Ollivier signe sa dernière mise en scène en tant que directeur du théâtre Gérard Philipe. Alain Ollivier n’a cessé de clamer pendant ses six années passées à Saint-Denis que la promotion « culturelle », « la démocratisation » dans les théâtres de banlieue ne sauraient se faire au détriment de l’exigence artistique. Il en offre une nouvelle et dernière preuve éclatante avec cette superbe mise en scène du Cid.

Une grande piste de bois traverse toute la scène du théâtre, telle une piste d’escrime où se déroulent les combats. C’est dans ce décor brut que se croiseront les protagonistes, c’est là que se joueront les duels et les combats amoureux entre Rodrigue et Chimène. Ce dispositif minimaliste permet une très grande fluidité dans la mise en scène et des transitions limpides entre les différents soubresauts de l’histoire. Aucune fioriture ne vient déconcentrer le spectateur, c’est la langue et la langue seule qui capte toute l’attention ; le spectateur s’en délecte. Nous croyons connaître sur le bout des doigts les classiques, et pourtant nous redécouvrons chaque vers, chaque alexandrin, grâce à un travail extrêmement rigoureux des comédiens.

Une pièce politique
Le parti pris principal d’Alain Ollivier est d’insister sur la dimension politique de la pièce de Corneille. On oublie parfois que Le Cid, écrit en 1636, s’inscrit dans un contexte historique mouvementé, la France est menacée dans ses frontières, les nobles s’opposent à l’autorité du roi. La mise en scène souligne avec force ces conflits d’autorité : le roi, Don Fernand, doit s’imposer contre cette noblesse qui à force de duels ne cesse de contester la justice royale. La mise en scène rend palpables deux temporalités qui coexistent et s’affrontent : d’un côté les stigmates bien présents du temps féodal, le temps des pères et de l’honneur, justice archaïque et vengeresse qui pèse encore sur les consciences ; de l’autre l’émergence d’une nouvelle figure royale, d’une nouvelle raison d’Etat, qui place l’obéissance politique au cœur du système. John Arnold incarne avec beaucoup de justesse ce roi qui doit faire advenir des temps nouveaux mais qui ne peut, de fait, que multiplier les compromis avec les coutumes anciennes. Le sublime cornélien consiste dans le refus de cette autorité nouvelle et dans l’affirmation intempestive des règles féodales de l’orgueil et de l’honneur.

Tout en délicatesse
La mise en scène souligne avec force ces conflits de l’Histoire, dans lesquels s’inscrit la relation entre Rodrigue et Chimène. On est tout d’abord surpris du choix des deux acteurs : Rodrigue, étonnant Thibaut Corrion, est un jeune homme blond, au visage enfantin, tel un angelot tout droit sorti d’un tableau romantique. Chimène, jouée par la touchante Claire Sermionne, est une jeune femme à l’air vaporeux, au phrasé délicat, au teint diaphane. On est bien loin du monde espagnol et de sa fougue sanguine. Mais très rapidement, ce couple, qui sort à peine de l’enfance, fonctionne à merveille. Les deux jeunes comédiens jouent avec délicatesse les fougues du désespoir et les exigences de l’honneur.
C’est que la loi des pères est inexorable : Don Diègue mis à terre par le comte de Gormas, père de Chimène, doit être vengé. Loi de l’honneur et du sang, l’humiliation paternelle ne saurait rester sans réponse. Rodrigue n’a d’autre choix que de venger son père ; ne pas le faire, c’est doublement faillir : faillir en tant que fils, faillir en tant qu’homme. Rodrigue n’hésite pas. Il sait que ce faisant, il met à mort l’amour que lui porte Chimène mais il sait tout autant qu’elle ne saurait aimer celui qui aurait renoncé aux lois de l’honneur. Chimène, éplorée de douleur, ne peut ni s’empêcher d’aimer ni cesser de réclamer justice. Les face-à-face entre les deux comédiens sont magnifiques, l’amour éclate de toutes parts aussi bien que son impossible réalisation. Au final, c’est le roi lui-même qui clôt les dilemmes anciens et permet le dénouement en libérant les deux héros du joug paternel.

Le Cid
de Corneille
mise en scène par Alain Ollivier,
au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis jusqu’au 15 novembre 2007, puis en tournée.

photos © Bellamy

Anne Morvan



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