Ni queue fourchue, ni cornes, ni haleine fétide mais doté d'une plume bien taillée le Démon revient en force en littérature. Artefact de Maurice Dantec, Un chateau en forêt de Norman Mailer réintroduisent la notion de Mal Absolu comme le fit magistralement Ernst Weiss dans Le Témoin oculaire.
Par nature, il se raconte que Dieu est homme avare de ses mots et que le Diable (voir notamment William Blake et ses proverbes pour ça) a fait du verbe l'une de ses armes de séduction favorite.
Simple coïncidence ou variation sur le même thème, le démon est prolixe et vient à nous ces derniers temps débarrassé de ses attributs traditionnels : ni queue fourchue, ni cornes, ni haleine fétide, mais doté d'une plume bien taillée et d'une tendance à la confidence.
Qu'il soit mis en scène indirectement dans le troisième conte de l'Artefact de Dantec (un homme nous fait croire qu'il a échangé sa place avec un diable parti en vacances pour la saison) pour justifier qu'un homme fasse le mal à sa place, ou dans le nouvel ouvrage de Norman Mailer, Un Château en forêt, le Malin semble faire un retour en force comme agent narratif.
Faut-il y voir une répercussion des discours bushiens qui ont remis au goût du jour le manichéisme ou alors un besoin de retrouver un étalon surnaturel capable de mesurer l'immensité de la barbarie humaine ?
Ou alors, plus simplement, un gimmick narratif qui ne coûte pas cher à mettre en place et permet à l'écrivain de s'attacher une omniscience crédible, à bas prix et qui permet toutes les audaces (en éludant les questions de point de vue, puisque le Malin est à la fois à l'intérieur de, à l'extérieur et globalement partout) ?
Chez Dantec, le Mal est en l'homme plus qu'il n'est téléguidé par une engeance extérieure. Chez Mailer, qui écrit sur l'enfance d'Hitler, sa naissance incestueuse et ses prédispositions surnaturelles à organiser et à commander (je n'ai lu que les 100 premières pages pour le moment), l'associé du diable (qui nous ramène à un film de pauvre facture avec Al Pacino) se fait narrateur et agent révélateur de la nature maléfique d'Hitler. Petit Adolf joue avec ses camarades à la guerre et prend le leadership naturel pour organiser la victoire des siens et devenir lui même intouchable.
C'est beau, c'est ésotérique mais sûrement un peu simpliste, comme on a pu le reprocher à l'auteur ici ou là. En attendant, le diable littéraire fascine et nous fait partager des points de vue dérangeants, ce qui n'est pas sans poser de question quant à notre capacité à se laisser séduire en "situations de crise".
Est-ce à dire que la littérature a aussi pour fonction de faire sortir le diable de l'homme (une dimension satanico-cathartique), au même titre que la saignée fait sortir le mal de tête, et la pornographie les pulsions violentes ? Mettre en scène le diable permet-il au lecteur de comprendre quoi que ce soit quant à la nature des forces en présence ? On peut en douter.
Alors que le débat s'engage sur le roman de Mailer (farce ou chef d'oeuvre), la redécouverte du Témoin Oculaire d'Ernst Weiss, offre une posture un peu moins facile sur le Mal Absolu (qu'on parle d'Hitler ou du tueur de Dantec), une sorte de chambre avec vue où l'on ne se tient pas à l'intérieur du personnage mais juste à côté. Dans ce roman, Weiss décrit la rencontre (authentique) d'un Hitler devenu aveugle en 1918 pour "raisons psychologiques" et qui, assisté d'un médecin qui lui redonne confiance en lui, aura la vision du monde (Weltanschauung), funeste qu'on connaît.
Ce qui distingue le bien du mal, dans le domaine qui nous intéresse, c'est qu'on peut se tenir littérairement et parler depuis le Bien Absolu (Dante) mais beaucoup plus difficilement depuis le Mal, sans que la voix sonne toc ou apprêtée. Sur un strict plan littéraire, il est permis de préférer Saint Augustin à Lautréamont, de préférer la littérature sainte à la littérature sortilège. Le gothique littéraire est du reste plus efficace lorsque le Mal fait l'objet d'une narration externe qu'interne (voir le Moine de Lewis, Dracula et consorts). Weiss donc plus que Mailer sur cet a priori, même s'il faut attendre un peu pour se faire une idée précise.
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