La créatrice du prix Wepler - Fondation La Poste
Entre les institutions poussiéreuses et les nouveaux prix censément alternatifs qui se normalisent en deux ans, le Prix Wepler défend depuis dix ans une image très haute de la littérature. Il était temps de se pencher sur la récompense littéraire la plus intègre du paysage éditorial français avec sa fondatrice Marie-Rose Guarniéri.
Avant toute chose, votre sentiment sur le livre d'Olivia Rosenthal qui vient d'obtenir le onzième prix Wepler et Louise Desbrusses qui obtient la mention spéciale avec Couronnes boucliers armures.
C'est un livre sur la mémoire, travaillé avec une force et un style extraordinaire. Olivia a été en quelque sorte dépassée - dans le bon sens du terme - par son sujet. On entre totalement dans la tête de ce personnage qui est atteint d'Alzheimer et l'émotion surgit quand on s'y attend le moins. En cinq livres, cette auteure a vraiment beaucoup muri et la littérature, il ne faut pas l'oublier, c'est le temps.
Louise Desbrusses est très amusée par son époque et son livre ne se lâche pas parce qu'il crée de l'attente. En deux livres c'est incroyable ce qu'elle a déjà apporté. C'est très important de la soutenir, en plus les deux ourages primés son très abordables et concerne vraiment tout le monde.
Quel constat vous a amené à créer le prix Wepler ?
Qu'il y avait beaucoup de prix mais pas beaucoup de prix littéraires. Du coup de nombreux auteurs essentiels n'étaient pas soutenus, des voix singulières étaient ignorées. Globalement on veut nous faire croire qu'il y a UN lectorat et UNE rentrée littéraire ce qui est totalement faux.
C'était aussi une façon de faire la critique des prix qui n'avaient pas, contrairement au Wepler, de jury renouvelable. Nous sommes le seul pays à pratiquer de la sorte. Or un jury littéraire cela ne peut pas être un jury de copains.
Comment est sélectionné votre jury ?
Ce qui nous importe c'est que le livre pose un enjeu pour l'auteur.
C'est un mélange de professionnels, libraires ou critiques, de lecteurs aussi qui m'envoient un « cv » au total ce sont douze personnes, chaque année différentes.
Nous avons un partenariat avec la Fondation de la Poste par laquelle un membre du jury est sélectionné et un autre avec la prison pour femmes de Rennes parce que j'avais reçu une visiteuse de prison à la librairie. Et je sais l'importance que peut avoir un colis reçu et s'il y a bien un endroit où pouvoir donner son vote a un sens c'est bien en prison. Mais attention, le Wepler, c'est pas un prix de bonnes soeurs !
Avoir le Wepler permet-il de vendre plus de livres ?
Mais ce qui nous importe c'est que le livre pose un enjeu pour l'auteur. Ce n'est pas un prix du "j'aime/j'aime pas", ça ne fonctionne pas comme ces innombrables "coups de coeur" qu'on voit partout.
Ensuite nous essayons de convaincre les éditeurs de faire un peu de publicité de leur lauréat dans les journaux et un ouvrage primé reste deux ou trois mois de plus en librairie. Et certains auteurs isolés peuvent se constituer un réseau.
Le prix donne moins l'impression de consacrer un livre qu'un auteur...
En réalité attribuer le Wepler peut correspondre à des gestes différents : parfois comme pour Antoine Volodine cela amplifie le mouvement d'un auteur qui au moment où il reçoit le prix n'est pas vraiment une découverte. Pour Yves Pagès, son texte Le Théoriste représentait une vraie prise de risque, c'était impossible qu'il passe aussi inaperçu lors de la rentrée. Marcel Moreau n'avait jamais eu de prix alors que c'est un incroyale auteur avec une forme d'engagement radical. Richard Morgiève qui écrivait des livres pour enfants a changé complètement d'optique à partir de Sex vox dominam, il a perdu des lecteurs en route, c'est vraiment un auteur super important.
Vous voyez que le Wepler n'est pas un prix figé, ce n'est pas le même à chaque fois. C'est au fil des années que les auteurs lui ont donné du sens.
Les autres prix aussi évoluent, Jean-Jacques Schul a reçu le prix Goncourt il y a quelques années, Jean Echenoz aussi.
Oui cela arrive. Jean-Jacques Schul c'est formidable mais c'est aussi justement parce que des gens comme nous leur disent voilà on vous regarde.
Vous pensez que le Wepler "moralise" les pratiques ?
Disons qu'on gagne un peu de temps et on prouve qu'on peut faire autre chose, qu'il y a d'autres rentrées littéraires possibles. Il faut qu'il y ait des attentes nouvelles et il y a forcément beaucoup de choses qui échappent à des types de 95 ans qui siègent depuis des décennies.
Propos recueillis par Daniel De Almeida
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