Pour la première présentation en France d’une partie de sa collection, François Pinault, sacré récemment « personnalité la plus importante de l’art contemporain » par le magazine ArtReview, a choisi un lieu exceptionnel, le Tri postal, témoin du passé industriel lillois, et un thème récurrent dans l’art contemporain, celui de l’image en mouvement

A collection exceptionnelle, lieu d’exposition exceptionnel. Le Tri postal n’est pas le Palazzo Grassi, pourtant, dans cet immense bâtiment utilitaire aux formes simples, jouxtant la gare de Lille-Flandres, se déploient harmonieusement sur ses quelques 6000 m2 une soixantaine d’œuvres sélectionnées parmi les collections vidéo et photo de la François Pinault Foundation. Le choix est dû à Caroline Bourgeois, actuelle directrice du Frac Ile-de-France, qui connaît bien ces œuvres pour les avoir autrefois elle-même choisies et en avoir proposé l’acquisition au multimilliardaire.

Eblouissement
Intitulée « Passage du temps », l’exposition glisse allègrement de la vidéo à la photographie pour aboutir aux notions génériques d’image et de lumière. Aussi débute-t-on le parcours par une section « Eblouissement », correspondant au sentiment extatique dans lequel nous plonge une œuvre de Dan Flavin (Untitled (to Saskia, Sixtina, Thordis), 1973), corridor interminable habillé de néons multicolores, symbole du passage vers un autre monde.

Suit une sélection d’œuvres montrant l’entrée en force de la vidéo et de l’image en mouvement dans le champ de l’art des années 1970, avec notamment un film en boucle de l’artiste belge Marcel Broodthaers, Une seconde d’éternité (d’après une idée de Charles Baudelaire) (1970), où, à la suite de Duchamp, la signature, esquissé en une seconde, fait l’œuvre.

Puis, sur le thème du jeu apparaissent le kitsch et le politiquement incorrect : une salle spectaculaire est consacrée à des œuvres magistrales du duo British Gilbert and George, dont le Blood Tears Spunk Piss (1996), un gigantesque retable moderne de 12 mètres de long sacralisant les fluides humains. Côté photographie, Cindy Sherman et Pierre et Gilles font le jeu du travestissement et du détournement.

Cinéma et document
De l’image vidéo on aboutit nécessairement au cinéma, support des mythes actuels qui fascine les artistes à rebours de l’invasion de l’image dans le quotidien. La vidéo-projection de Douglas Gordon Through a Looking Glass (1999) est à ce titre exemplaire : placé entre deux écrans projetant le même extrait, en décalé, du Taxi Driver de Scorsese, le spectateur est pris dans le feu du regard fou de De Niro répétant indéfiniment le fameux « You’re talking to me ? ». Pour Pierre Huyghe, le cinéma provoque une réflexion sur le temps : dans L’Ellipse (1998), l’artiste comble la trame du récit de L’Ami américain de Wim Wenders, en faisant tourner l’acteur Bruno Ganz vingt ans plus tard dans une séquence « manquante ».

Support de fictions, l’image est également la base du documentaire. Particulièrement pertinente, la section « Histoires de vies et de survies » fait appel à des artistes, souvent originaires de terres de conflits, pour lesquels le réel est le matériau premier. L’Algérien Adel Abdessemed brise le tabou de la nudité dans la vidéo Joueur de flûte (1996), tandis que Rapture (1999), de l’artiste iranienne Shirin Neshat, raconte avec la violence de la poésie pasolinienne le gouffre séparant hommes et femmes dans son pays. Dans A Needle Woman (1999), la Coréenne Kimsooja affirme par sa présence inactive son identité parmi la foule des mégalopoles ; en écho, Nocturnes (1999) de l’Albanais Anri Sala, est un magnifique diptyque sur la folie des solitudes.

A l’épreuve du temps
En contrepoint à la lumière irréelle de Dan Flavin, Gary Hill nous plonge en fin d’exposition dans le noir absolu pour nous abstraire du monde (Midnight Crossing, 1997). Au fur et à mesure du parcours, les œuvres gagnent ainsi en intensité, jusqu’à la dimension spirituelle. L’installation vidéo Going Forth By Day (2002) de Bill Viola, artiste qui depuis une trentaine d’années réinvente par la vidéo un symbolisme contemporain, développe la question primordiale du passage des âmes, de la naissance à la mort.

Art qui, comme le cinéma, n’existe que lorsqu’il est en mouvement et nécessite d’être « activé », la vidéo a décidément à voir avec la question du « passage du temps ».

« Passage du temps »
Lille, Tri Postal dans le cadre de Lille3000

Du 16 octobre 2007 au 1er janvier 2008

Illustrations :
Douglas Gordon, Through a Looking Glass, 1999 2 video projections, dimensions variables Installation View: East Wall, Gagosian Gallery (Soho) Mar 6 _April 10, 1999 Photo: Stuart TysonCourtesy: the artist and Gagosian GalleryTaxi Driver, 1976, dir. Martin Scorsese © 1978 Columbia Pictures Industries, Inc. All rights reserved.

Adel Abdessemed, Joueur de flûte, 1996 vidéo couleur, 30’ en boucleCourtesy: the artist © Adel Abdessemed

Dan Graham, Body Press, 1970-1972 16mm color film in 2 parts, without sound Running time approximately 8 min. Courtesy: the artist and Marian Goodman Gallery, New York/Paris

Magali Lesauvage



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