Sous la tente du Théâtre du Radeau, François Tanguy ouvre une nouvelle fois ses puits de poésie. Ricercar, leur dernière création, présentée au festival Mettre en scène, est à l’image des précédentes, un mouvement capturé mais indomptable. Ce sublime théâtre à la blancheur immuable, se teinte de rouge et de jaune et se saisit du burlesque, laissant de côté la narration pour la sensation.

Dans ce merveilleux bordel, chaises, tables et panneaux se chevauchent et s’enchevêtrent dans une étreinte parfois violente, souvent caresse. Deux femmes, cocottes chapeautées aux plis de soie foisonnants, trônent. Elles passent.
Les spectacles du théâtre du Radeau sont toujours des traversées. Les acteurs ne sont que des silhouettes. De ces personnages, on ne sait rien : ils sont peut-être des fragments du monde, des échos du rêve ou des éclats d’âmes. On ne sait pas, et peu importe : ici, les certitudes n’existent pas.

Se faire ravir par la langue ou est-ce la musique ? Comme les créations précédentes Coda et Cantates, le mot «Ricercar » est emprunté au vocabulaire de la musique. Il évoque la fugue, des surgissements, des retournements, des répétitions… De sublimes envolées musicales font vibrer la cage thoracique, et laissent derrière eux l’immensité du silence. Il en va de même pour les jaillissements de lumières, qui quand elles ne nappent pas, dévorent et aveuglent la pupille, l’obligeant à se réajuster.

Ainsi, la scène est en mouvement perpétuel : aux rythmes des symphonies éclatantes ou mélancoliques, le transparent cède sa place à l’opaque, quand le papier chasse le plastique. Les murs et les panneaux qui construisent le plateau ne cloisonnent ni n’enferment, à l’inverse ils étirent l’espace, et ouvrent des lignes. Les perspectives se meuvent, constellation de points de fuite comme si le près et le loin se le disputaient l'un l'autre. Cette profondeur est un vertige, ce même vertige qu’on ressent à la lisière de l’éveil et du rêve. L'extrême plasticité des créations de François Tanguy tient dans ce regard globalisant, où tous les éléments du spectacle sont en interaction les uns avec les autres.

Une petite scène à l’intérieur de la grande, pour une autre de ménage entre Madame et Monsieur. Ces deux là déclament, aristocratiques, des crachats de vie conjugale. Mais ces mots ne racontent pas. Ils peuvent être le gémeau d’une mélodie ou le pilier d’un corps, car ils possèdent leur orateur. D’autres mots encore, venus d’ailleurs, d’Italie, du Nord, de l’Est, des cris autant que des chants qui détournent le langage de son utilité, et lui confèrent une dimension éminemment poétique…

Et il y a Laurence Chable, qui irradie à contre-jour dans les mots de Danielle Collobert : « … Je ne suis pas encore habituée à vivre pieds nus. Il faudra que je marche encore assez loin d’ici. Je croyais avoir pris l’habitude de cette ville. Mais c’est faux. Maintenant je le sais… » Il y a aussi cette nécessité, cette détermination infiniment belle de faire : son chemin, ou celui d’un autre, lui ouvrir la voie, l’accompagner.

Cet ailleurs prend au corps. La hiérarchie de la scène abolie, le spectateur redécouvre l’usage de ses sens. L’onirisme tout entier est brodé sur le tulle, brise légère qui estompe les contours et convoque l’imaginaire. Le Théâtre du Radeau travaille à changer les regards, déplacer les lignes, surprendre les certitudes, et surtout, à fabriquer le monde et le théâtre autrement. Ricercar, cette délicieuse hallucination perceptive, « cet insaisissable qui nous saisit », déploie ses plaines poétiques, sa légèreté, son burlesque et sa pudeur au-delà du théâtre traditionnel, aux antipodes de tout intellectualisme, dans une universalité émue.

"Ricercar"
François Tanguy, Théâtre du Radeau.

Du 6 au 22 novembre au Festival Mettre en scène de Rennes.
Les 27 et 30 novembre et 1er et 2 décembre au Mans.

Arnaud Bourgoin



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Orpheum par le Théâtre du Radeau

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