Le rock, mai 68, le summer of love et Woodstock. Les Beatles et les Rolling Stones transforment Londres en capitale européenne de la musique et de la jeunesse rebelle. Le cinéma accourt et constate, via le regard souvent hébété, fasciné et parfois critique de cinéastes concernés, le virage très sombre qui s’opère à cette période charnière. Car les Swining Sixties n’en sont pas moins des années de crise profonde.
Mais le plus grand pourfendeur de l’utopie des Swinging Sixties, celui qui aura su le mieux dévoiler l’envers de ce décor trop idéalisé, est sans conteste l’immense et méconnu Peter Whitehead, un dandy à la fois sauvage et brillant. Cinéaste classé d’avant garde alors que ses films se nourrissent de culture populaire, il réalisa en plein cœur de cette période dorée des documentaires/essais/fictions qui ressemblent à des plongées haletante et perturbées dans une période et un milieu : la contre-culture des Sixties. S’il commence par filmer des concerts et des enregistrements en studio (Led Zeppelin, les Stones, Pink Floyd) puis réalise des clips, Whitehead ne se contente jamais d’illustrer la musique, mais la considère comme une événement à part entière. Elle porte en elle le courant d’une époque, en est son reflet, parfois plus juste et plus perceptible que la réalité elle-même.
Il documente aussi tout un courant très politisé, avec pour figure de proue Allen Ginsberg, dans Wholly Communion, en 1965, qui regroupe plusieurs interventions du poète engagé puis dans Tonite Let’s All Make Love in London (1967), où apparaissent des artistes importants de cette époque à Londres, tels que Mick Jagger, Lee Marvin, Julie Christie, les Pink Floyd, Vanessa Redgrave… Entre morceaux de folle vie nocturne et interviews diurnes, le cinéaste capte une jeunesse plus consciente qu’il n’y paraît des bouleversements de son époque. Mais c’est bien son film/essai de fiction The Fall en 1967 que le cinéaste dépeint le mieux son état d’esprit, sa mélancolie profonde et son questionnement face à son époque. Librement inspiré de La chinoise de Godard, il y interprète un photographe de mode qui tombe amoureux à New York, tout en participant à l’occupation de l’université de Columbia auprès des Black Panthers. Formellement très abouti, ce film cristallise l’idée qui sous-tend cette œuvre, considérant l’individu, la contre-culture et l’état du monde comme plusieurs facettes d’un même objet. Son travail de montage est une tentative inégalée de faire résonner entre elles ces facettes.

Illus.1 : Quatre garçons dans le vent, Richard Lester, 1964
Illus.2 : Peter Whitehead
Illus.3 : Sympathy For the Devil, Jean-Luc Godard, 1968
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