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Année 1996

Les années 1960

Le réalisme social anglais

Petite histoire du cinéma anglais (7/10)

Dans les années 1960, alors que le pays est représenté à l’international par l’agent spécial 007, porté à l’écran pour la première fois en 1963 sous les traits de l’Ecossais Sean Connery, le paysage cinématographique anglais se voit radicalement bouleversé par la naissance d’une Nouvelle Vague britannique bien moins soudée que la Française, mais unie par un même souci de dresser un constat social brutal et sans concession.

1. Histoire du cinéma anglais
2. La littérature à l'écran
3. Les années 1940
4. L'humour anglais
5. Le cinéma d'horreur
6. Hitchcock et Powell
7. Le réalisme social
8. Swinging Sixties
9. Les années 1970
10. La gueule de bois
Avant d’entamer les années 1960, il est bon de rappeler que la société anglaise a toujours été très férue de « class consciousness », soit une division très marquée des classes sociales. Vêtements, maintien, visage, et surtout accent étaient des indices qui classifiaient immédiatement les individus dans une certaine catégorie. Arrivant en pleine période de croissance continue depuis la fin de la Seconde Guerre, les années 1960 marquent un virage fondamental, une jeunesse rebelle et révolté contre ces divisions, mais à une plus large échelle aussi mobilisée contre la guerre du Vietnam, se développe. Parmi eux, beaucoup de musiciens, d’artistes, des hippies et quelques cinéastes. En terme cinématographique, l’arrivée de film s’intéressant à des personnages de la middle class, voire (my God !) de la grande pauvreté marque une véritable révolution, tant le cinéma anglais était jusqu’à présent uniquement voué à dépeindre la bourgeoisie, reléguant les autres classes à des seconds rôles comiques. Le premier coup de tonnerre retentit en 1958, avec Les chemins de la haute ville de Jack Clayton, où le héros n’est autre qu’un working class hero, qui met enceinte la fille de son patron, l’épouse, et devient l’héritier d’une grande fortune. En 1960, Samedi soir et dimanche matin de Karel Reisz suit un personnage d’ouvrier en révolte contre son statut et la société. Sensuel, sauvage, son corps physique et social, perdu dans une ville industrielle désespérément grise, marque un tournant non plus seulement sur le sujet, mais aussi la mise en scène : l’exemple de la Nouvelle Vague française fait des émules, et les nouveaux cinéastes bousculent les codes narratifs traditionnels, inspirés aussi par le Néo-réalisme italien et les grands humanistes américains (Ford pour n’en citer qu’un).

On les assimile aux Angry Young Men de la littérature (jeunes hommes en colères, car en effet, il n’y a pas de femme en vue…) : John Schlesinger (Un amour pas comme les autres, 1962, Billy le menteur, 1963), Lindsay Anderson (Le prix d’un homme, 1963), Karel Reisz et Tony Richardson (La Solitude du coureur de fond, 1962), avec la société de production Woodfall, imposent dans le cinéma anglais leur vision largement de gauche, et critiquent sévèrement l’Etat anglais. Ils filment en extérieur des acteurs non Shakespeariens aux physiques pas forcément avantageux, parlant des dialectes et des accents inédits pour le Londonien pure souche. Ils utilisent la caméra à l’épaule, filment en Noir&Blanc comme en couleur, ne jouent pas l’illusion mais le réalisme, sans pour autant abandonner la fiction, mais mélangent volontiers les sources. Suite à une projection de courts-métrages documentaires en 1956 regroupant les premiers films de Anderson, Reisz et Richardson, le terme Free Cinema est adopté. Ce courant cinématographique ne sera que de courte durée, de 1956 à 1965, soudé par ces quatre hommes, mais il marque un tournant cinématographique profond, un appel d’air qui va ouvrir le cinéma anglais à une liberté nouvelle. Ce courant se retrouvera plus tard à la télévision anglaise, avec par exemple en 1966 la première réalisation de Ken Loach, un docudrama nommé Kathy Comes Home, suivi en 1967 de Pas de larme pour Joy et en 1970 de son plus beau film à ce jour : Kes, vision ultra-réaliste et pourtant également poétique d’un petit garçon élevant un faucon dans une banlieue industrielle socialement ravagée.

Lui aussi inspiré par le documentaire, mais trop indépendant pour faire partie d’un groupe, le jeune Peter Watkins se fait connaître dans les années 1960, pour un usage très particulier du genre. En effet, avec La Bataille de Culloden (1964), La Bombe (1965) et Les gladiateurs (1969), et son chef d’œuvre Edvard Munch (1973) le cinéaste énervé déploie son style : le faux documentaire, totalement mis en scène, et se déroulant parfois dans des circonstances historiques. C’est l’idée, géniale et visionnaire, de Culloden, où la caméra se retrouve telle un envoyé spécial sur le champ de la fameuse bataille qui opposa Anglais et Ecossais à Culloden. Impressions des participants « à chaud », généraux prix en flagrant délit d’incompétence, puis morts par centaines. Employant comme figurant des non professionnels, prix dans la région même du tournage, et si possible ayant une relation directe avec les faits (des descendants de soldats), Watkins interroge bien évidemment le présent à travers ces faux documentaires particulièrement bien faits, et ne manquant ni d’humour ni de scènes choc. La Bombe va encore plus loin, en imaginant Londres touchée par une bombe nucléaire (nous ne sommes pas loin d’Hiroshima) et les réactions que cela pourrait entraîner : racisme exacerbé, égoïsme… Watkins fait sans doute partie des cinéastes les plus virulents dans sa critique du monde contemporain, et il a su inventer des formes cinématographiques aussi tranchantes que son propos.

Dans un autre genre, et bien qu’il soit américain, le cinéaste Joseph Losey est un exemple d’expatrié qui a su tellement s’intégrer au paysage cinématographique anglais que ses films les plus célèbres passent souvent pour l’œuvre d’un pur Britannique. Le tandem qu’il forma avec l’auteur dramatique Harold Pinter durant les années 1960 nous valut des chefs d’œuvre d’ambiguïté, distillé à la lutte des classes. Les Criminels (1960), Eva (1962), le génial The Servant (1964) ou encore Accident (1967) démontrent l’incroyable alchimie qui s’est développée entre le cinéaste et sa terre d’adoption. Porté par des acteurs hors pair, parmi lesquels Dirk Bogarde, un film comme The Servant offre, dans un grand style classique, une étude implacable des rapports humains, de séduction et de pouvoir, entre un jeune nouveau riche et son serviteur de la vieille école, mais aussi particulièrement vicieux. Ce dernier va progressivement, avec l’aide de sa charmante fausse sœur et véritable amante, renverser le rapport avec son maître et faire dévier la bonne éducation vers la plus démente des dépendances.

Illus.1 : Eva, Joseph Losey, 1962
Illus.2 : La Bataille de Culloden, Peter Watkins, 1964
Illus.3 : Kes, Ken Loach, 1970


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Laurence Reymond - 16 octobre 2007

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