Alors que les films de guerre triomphent auprès du public, un autre genre éclot au sein d’une petite maison de passionnés : la Hammer. Avec ses films d’horreur en Technicolor, elle renouvelle l’esthétique des cauchemars populaires peuplés par des créatures classiques : Dracula, Frankenstein, le Loup Garou et les autres. Un temps fort du cinéma anglais.

Dans une Angleterre encore en reconstruction, l’attrait des films de guerre à gros budgets se comprend facilement. Héroïsme, grandes scènes de bataille, l’ego national s’y voit reflété sous son meilleur jour. Le pont de la rivière Kwaï de David Lean (1957), un immense succès international, n’est que le plus connu de toute une série de films, tels que The Cruel Sea (Charles Fend, 1953), The Dam Busters (Michael Anderson, 1955), Reach for the sky, Sink the Bismarck ! (Lewis Gilbert, 1956 et 1960). Le modèle dominant du soldat héroïque est parfois décliné : il devient une femme dans A Town like Alice (Jack Lee, 1956) ou un être perturbé psychologiquement dan Ice Cold in Alex de J.Lee Thompson (1958), autant de films qui ne visent pas tant à remettre en question les événements passés, qu’à créer des situations propices à plus de mélodrame et de bravoure.

De leur côté, et à leur manière, James Carrera et Anthony Hinds vont aussi marquer le public de leur époque, et des suivantes, en reprenant la société Hammer Films fondée par leurs pères en 1932, et en la consacrant au genre horrifique. En fait, c’est un peu par hasard qu’ils se lancent dans une coproduction avec la BBC d’une série télévisée réalisée par le génial Val Guest en 1955, The Quatermass Xperiment. Le succès immédiat encourage la Hammer à se spécialiser, et c’est LE réalisateur maison, Terence Fisher qui se lance en 1957 avec une adaptation du roman libre de droit de Marie Shelley, La Malédiction de Frankenstein. Puis, en 1958, c’est au tour de Dracula, avec Le Cauchemar de Dracula, qui se révèle être une des plus belles adaptations du roman jamais réalisées. Par les moyens mis en œuvre, la qualité de tous les techniciens (le scénariste Jimmy Sangster, le chef opérateur Jack Asher), le style visuel Hammer, sophistiqué, emprunt de gothique et ancré dans une Angleterre victorienne, est immédiatement identifiable.

Ce succès n’est d’ailleurs pas si étonnant : peuple aux institutions anciennes et au flegme affiché, les Anglais n’en sont pas moins munis d’un imaginaire qui ne demande qu’à côtoyer l’univers du fantastique.Comme le souligne Jean-Pierre Jackson dans le recueil Typiquement British, « Cette fascination pour la conjuration, la contagion et le désordre de l’anormalité constitue l’originalité la plus frappante des meilleures productions de ce cinéma, dont les scenarii répondent en fait aux attentes inavouées du public. C’est cette dimension fondamentale qui confère sa profondeur à la réelle invention plastique dont ces œuvres témoignent, et les distingue des simples films de routine. » Ambiguës, jouant sur la séduction du mal, les films fantastiques anglais période Hammer sont bel et bien un âge d’or de cette cinématographie.

La Hammer reprend ainsi le catalogue des monstres que le studio Universal avait déjà adapté au cinéma dans les années 1930. Mais les versions Hammer sont marquées par une violence plus lyrique, sauvage, des acteurs plus glamour (Peter Cuching, et surtout Christopher Lee qui a certainement plus de sex-appeal que l’attachant mais vieillot Bela Lugosi) et surtout par le Technicolor, qui donne enfin au sang plus que sa véritable couleur, une pâte cinématographique : le rouge. Choquants pour leur époque, sensuels et évocateurs, les films Hammer donnent un souffle nouveau aux contes horrifiques. Terence Fisher déclare lui-même que sa grande contribution au mythe du vampire consiste à avoir révélé tout l’aspect sexuel du récit… Avec ses équipes soudées, les productions maison sont comme portées par un état de grâce : John Gilling réalise ainsi en 1966 les mémorables La Femme-reptile et L'Invasion des morts-vivants, et Don Sharp signe un magnifique Baiser du Vampire en 1963. Fisher, lui, enchaîne les films avec succès, des œuvres qui restent passionnantes : L’homme qui trompait la mort, La malédiction des pharaons, Le chien des Baskerville, La Momie (1959), La Gorgone (1964).

Mais cette incroyable énergie créatrice qui porte la Hammer à son sommet au début des années 1960 ne tiendra pas longtemps face à la désaffection du public, qui survient à peine dix ans plus tard.
Paradoxalement, alors qu’elle a influencé tout un courant d’horreur gothique en Europe, particulièrement en Italie avec Mario Bava ou Ricardo Freda, la Hammer se met à suivre la mode du moment. Mais les films s’appauvrissent à tous les niveaux, dans une sorte de décadence orgiaque. Les scénaristes ont beau tenter de rajouter un érotisme supposé plus commercial, influencés en cela par la production frénétique d’un certain Jess Franco, la Hammer ne devance plus les attentes du publique. Elle n’arrive même plus à les rejoindre en fait, ni sur le terrain de l’érotisme, ni sur celui de l’horreur, en partie à cause des jeunes cinéastes américains qui sont en train de révolutionner le genre (La Nuit des morts vivants de Romero sort en 1968). La Hammer survivra ainsi difficilement à ce coup de vieux quasi instantané. En 1973, Fisher réalise Frankenstein et le monstre de l'enfer, puis en 1976, la firme arrête la production de longs-métrages, même si elle produira au début des années 1980 une série pour la télévision très populaire : Hammer House of Horror.

Illus.1 : Dracula Has Risen From the Dead, Freddie Francis, 1968
Illus.2 : Affiches des films de la Hammer
Illus.3 : La Momie, Terence Fisher, 1959

Laurence Reymond


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