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Après J'ai tué Jesse James, le mélo de Samuel Fuller en 1949, retour près de soixante ans plus tard sur la légende vue par son tueur, Robert Ford. Pour sa version, L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Andrew Dominik filme avec élégance et dans un style néo-classique le lien complexe entre les deux hommes tout en questionnant le rapport à la fiction au début de notre modernité. Un film beau et tragique malgré ses faiblesses.
On connaît la légende de Jesse James, celle d’un ancien sudiste reconverti avec ses frères dans le banditisme et devenu le hors-la-loi le plus populaire d’une époque sonnant la fin de la conquête de l’Ouest. Synchrone avec la démocratisation des médias (la presse, les romans de gare, où sous la plume de journalistes comme John Newman Edwards, son plus grand conteur, il était devenu un mythe vivant pour le peuple rejetant l’autorité de l’état), Jesse James était la première star du cinéma américain, un personnage moderne venu de l’ancien temps. Il incarnait une sorte de caution morale autant qu’un symbole, voire une icône, de liberté. La grande idée du film d’Andrew Dominik, adapté du livre de Ron Hansen, est justement de partir de là, de l’idéalisation, du fantasme, du rêve, de l’idolâtrie. Il part de la fiction moins pour toucher à la vérité contenue dans une hypothétique réalité que pour reprendre la légende par un autre bout, celle de son tueur, Robert Ford, afin de questionner la perception de la réalité à travers la fiction. L’assassinat de Jesse James imagine donc l’histoire des deux hommes, leur rencontre, leur histoire commune et personnelle, leur destin, en passant par l’assassinat de l’un et l’autre. Puisque Robert Ford s’est fait assassiner après être devenu l’homme le plus populaire mais le plus haï d’Amérique.
La force du film repose entièrement sur la relation entre les deux hommes, Jesse James (Brad Pitt, prenant et troublant comme jamais) et Robert Ford (Casey Affleck, sidérant, la star du film, on y revient plus bas). Pour Robert, Jesse est un modèle, une star. C’est l’idole de son enfance, son personnage de roman favori qui se matérialise, un rêve qui prend vie. Sans jamais donner toutes les réponses qui l’ont mené jusqu’au meurtre, le film donne des pistes. D’un côté Jesse James, un personnage angoissé, malade, paranoïaque, enfermé dans la peur, le doute, la crainte, la menace et la fuite perpétuelle. Sur ce terrain le film est implacable, tendu, sourd. De l’autre Robert Ford, le dernier d’une fratrie où personne ne le prend au sérieux alors que lui désire quelque chose de plus grand que lui-même. Sensible mais ambivalent, lui aussi est confus, il se projette entièrement dans sa fascination pour son idole tout en tentant de rester lui-même - on touche aux limites du sentimental. Justement, leur rencontre évoque une histoire d’amour et sa trahison. Tout tient là, dans cette tristesse étrange, ces sentiments complexes, paradoxaux, qui émergent de leur relation désaccordée. Celle entre un fan ultime et déçu qui se cherche absolument des points commun avec son modèle (et qui trahi, se condamne à tuer l’objet de son affection), et la star troublée qui soupçonne en l’autre quelqu’un qui pourrait percer sa carapace ou pire lui ressembler. Le film se construit ainsi sur le ressentiment, ce rejet de Jesse James, qui fait tout pour repousser Ford, le décevoir (avec ambiguïté), et ce trouble presque sexué entre les deux hommes que le film tient avec élégance, sans jamais souligner les choses.
C’est dans ce récit parallèle et entrecroisé que Dominik puise l’intensité psychologique et dramatique de son film. Il s’intéresse moins à la démystification qu’à un retour du récit, une forme orale, archaïque, une sorte de transmission du passé qui redonnerait une existence plus crédible mais romanesque à Robert Ford, la légende cachée d’une autre légende. Ce beau personnage tragique auquel Casey Affleck donne cette distance complexe, ce sentiment d’une vie qui lui échappe, où il est condamné à tuer celui qu’il voulait être, qu’il aimait, et à errer dans la culpabilité pour avoir voulu voler la célébrité qui lui échappait chez son idole (le final avec lui seul est un torrent d’émotion contrariée). Le jeu d’Affleck, immense, est ici idéal, comme s’il était habité en permanence par deux pensées au même moment tandis que son corps illustre ses contradictions et son décalage avec la réalité. Cette question, de la perception des choses, de l’autre, est le cœur du film jusque dans ses multiples jeux de reflets et de fumées qui évoquent un monde d’image où désormais la réalité s’invente, se produit. C’est le début de notre époque, bientôt le cinéma, où l’illusion cohabitera avec le réel.
L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford
De Andrew Dominik
Avec Brad Pitt, Casey Affleck, Sam Shepard
Sortie en salles le 10 octobre 2007

Illus. © Warner Bros. France