Expo au Musée d'art contemporain de Lyon
Pour la première rétrospective Keith Haring digne de ce nom, l’armada des petits bonshommes du jeune plasticien américain décédé prématurément débarque à Lyon. Leurs formes fluides et colorées nous électrisent, mais qui sont-ils vraiment: les gens de la rue, une bible pop, l’expression monomaniaque de la solitude ou simplement un papier peint dynamique qui met du baume au cœur ?
Les gens de la rue
On a l’impression, l’impression agréable et positive, lorsqu’on se promène dans le dédale de salles, que Keith Haring est partout. L’exposition si elle est étendue dans l’espace est dense en œuvres, symptomatique de la frénésie de création de l’artiste.
Celui-ci s’est essayé à tous les supports dans tous les lieux. On l’imagine assez facilement ne pas pouvoir résister à l’appel d’une planchette abandonnée dans un coin, d’un petit espace de bitume ou d’un tee-shirt. Il dessine à la craie sur des encarts publicitaires, à la peinture sur des murs, sur le sol, sur des voitures, sur des corps, du métal ou des bâches et trace des fresques géantes aux abords des immeubles, des piscines, dans les écoles et dans les hôpitaux. Tantôt seul, parfois accompagné des enfants du quartier, toujours entouré par des curieux, des amateurs ou des potes, Keith Haring signe une œuvre profondément populaire. C’est ce qu’on peut voir sur les vidéos et les photos qui jalonnent le parcours, un post ado dégingandé aux larges lunettes qui dessine au milieu des gens, concentré comme un enfant sur un puzzle, que le bruit alentour ne distrait pas mais accompagne. Il peint pour la rue des multitudes de bonshommes qui se font l’écho dynamique de ce monde qui s’agite autour de lui.
Métaphysique de l’aplat vs mythologie
Parfois ses figures sont simples, aérées, et excellent dans leur dynamique globale. Parfois Haring creuse ses mystères dans la superposition de plusieurs motifs complexes, comme des calligraphies pleine de sens et injectées de sérum pop. Souvent, il travaille à une complémentarité de couleurs qui brouille le figuratif au profit d’une impression étrange sur la rétine.
On le découvre fasciné par la création du monde. Ses petits êtres biscornus naissent par exemple dans une dégoulinade de sang visqueux de la cheville ouverte d’un géant, ou se retrouvent propulsés, telle une bande d’agités de la hanche d’un autre. Ces dieux, si tant est que ces monstres en soient sont souvent cruels avec les humains... Des postures obscènes, absurdes, qui mettent en scène des bêtes et des hommes, des monstres et des objets (TV, soucoupes volantes, baguettes magiques…), surchargent des toiles un peu écœurantes ou simplement rigolotes et surprenantes. Plusieurs signes sont adressés à la chrétienté, jamais très positifs. Des pyramides et des dieux chiens apparaissent de façon récurrente. Idem pour le serpent, animal totem. L’artiste trace ainsi sa propre mythologie inspirée par l’univers TV et comics, la religion et la société américaine, et qui dérive parfois sur des inspirations plus lointaines, égyptiennes ou aztèques notamment.
Monomaniaque décomplexé
Ses figures protéiformes sont gage d'une possibilité infinie de répéter les mêmes modèles. S'ils sont à chaque fois sensiblement différents dans la taille, la couleur, l’emboitement et le motif global, ils sont toujours semblables, comme une armée positive, comme d’étranges amis toujours présents quand on les convoque. D’où vient ce besoin quasi monomaniaque de remplir tous ces espaces avec les mêmes petites formes? Peut-être est-ce l’expression d’ un désir enfoui d’envahir le monde d’une façon loufoque et décalée...
On sent parfois qu’Haring se met sous l’influence de ses contemporains pour explorer d’autres formes. On pense à Basquiat dans ses collages, Warhol dans la couleur, ou les arts africains dans certaines formes, mais toujours il revient à ses petits êtres simples. Son bataillon de petits hommes, comme des legos qui auraient toujours mille histoires tordues à raconter dans des formes molles, rondes et rassurantes.
Finalement, ces petits êtres sont tout à la fois, une foule purement joyeuses et dynamiques issues des rêves d’un grand enfant sous LSD. Entouré de ces dessins, on déambule, on regarde au-dehors le lac du parc de la tête d’or, on s’assoit pour discuter si l’on est accompagné, et on se laisse habiter de rêveries positives un rien psychédéliques autour d’une autre Histoire de l’Amérique et de l’existence en général.

Illustr1:Keith Haring. Untitled, 1982 (émail et dayglo sur métal)©Estate of Keith Haring, New York; illustr2: photography by Elinor Verhness- Keith Haring artwork©Estate of Keith Haring, New York; illustr3: Keith Haring, San Sebastian, 1984 (acrylique sur toile-mousseline)©Estate of Keith Haring, New York; illustr4: Keith Haring, Untitled, 1982 (émail et dayglo sur métal)©Estate of Keith Haring, New York; illustr5: Keith Haring, Keith and Julia, 1986 (huile et acrylique sur toile)©estate of Keith Haring, New York
Expo Keith Haring
Au Musée d'art contemporain de Lyon
Exposition du 22 février au 30 juin 2008
Sur le web
Sur le web :
- le site de la fondation Keith Haring
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