Cela faisait trente ans qu’une rétrospective Courbet n’avait pas eu lieu à Paris. L’expo phare de la rentrée, organisée conjointement par le musée d’Orsay, le Met de New York et le musée Fabre de Montpellier, sera l’occasion pour beaucoup de redécouvrir l’œuvre d’un artiste complexe, souvent inégal, à la jonction entre une tradition picturale forte et la modernité d’une peinture intransigeante avec le réel.

Conçue par une batterie de quatre commissaires, l’exposition Courbet a le mérite, non seulement de replacer le travail de l’artiste dans son contexte, à savoir l’émergence du réalisme à la suite du bouleversement esthétique que constitue la découverte de la photographie, mais également de recentrer son œuvre en présentant des toiles moins connues, parfois d’une qualité médiocre. Ce courageux parti pris fera le bonheur des historiens de l’art, qui y verront une recherche de vérité scientifique, et décevra peut-être les amateurs, qui découvriront que Courbet n’était décidément pas un « génie », au sens du démiurge infaillible à la Michel-Ange. Et tant mieux ! car là se dévoile peut-être sa vraie modernité.

Le personnage complexe de Courbet, à la fois chantre du réalisme clamant : « Soyons vrais même si nous sommes laids ! », défenseur de la Commune de Paris et monstre d’égotisme, se double d’un artiste dont l’œuvre, d’apparence brutalement réaliste, se révèle dans une seconde analyse imprégnée de symboles, de références tenaces à l’histoire de l’art, voire de substrats psychanalytiques, comme en témoigne la fascination du peintre pour le thème du sommeil, prétexte à un érotisme inconscient dans la toile Les Deux Amies (1866), ou présentant la paradoxale vulnérabilité de l’artiste inanimé (L’Homme blessé, 1844).

La somptueuse première salle de l’exposition du Grand Palais est à ce titre révélatrice de l’ampleur de l’ego de Courbet, qui, dans ses premières années, celles du doute et de l’orgueil du jeune artiste, se peint à de multiples reprises, dans des compositions à la manière du Titien. La série de portraits qui suit est emblématique du caractère inégal de son œuvre : certaines toiles assez faibles succèdent à des portraits fascinants, où l’artiste se concentre sur des motifs précis, notamment le regard, comme dans La Voyante (vers 1850), et la chevelure, ainsi dans le portrait de Jo, la belle Irlandaise (1866). Là on retrouve peinte toute l’intelligentsia de cette foisonnante période réaliste (Baudelaire, Champfleury, Berlioz, etc.), à mi-chemin entre romantisme et impressionnisme. Les portraits de femmes montrent soit une sensualité lourde, capiteuse et nonchalante (La Femme à la vague, 1868), soit des visages éthérés, absents (Mme de Brayer, 1858).

A côté des chefs-d’œuvre incontournables, notamment les deux grands toiles Un enterrement à Ornans (1849) et L’Atelier (1855), manifeste réaliste truffé de symboles, que l’on redécouvre ici grâce à un éclairage bien meilleur que dans la trop lumineuse salle du musée d’Orsay, plusieurs toiles peu connues réapparaissent, notamment le tableau inachevé La Toilette de la morte (1850-1855, conservée à Northampton), scène à mi-chemin entre Vuillard et Munch, l’autoportrait halluciné Le Désespéré (1843), ou la suite étrange de 1864 sur la source de la Loue, paysage brut, originel, béance mystérieuse dont l’artiste a fait le sujet de son tableau, comme c’est le cas, d’une certaine manière, dans Un enterrement à Ornans, voire dans L’Origine du monde (1866), présenté ici dans une sorte de cabinet érotique.

Les paysages, mis en regard de photographies contemporaines de Le Secq ou Le Gray, complètent l’ensemble. Sujet plus difficile, le paysage chez Courbet annonce la densité et la minéralité de Cézanne, même dans les marines, dont les vagues semblent faites de plâtre, ou dans Le Chêne de Flagey (1864), portrait d’arbre ayant la vigueur d’un monument. Si les scènes de chasse paraissent dépassées, Le Combat des cerfs (1861) surprend encore par la transparence de la touche et le drame ancestral de la scène. L’ultime salle présente les dernières toiles de Courbet, exilé en Suisse après l’échec douloureux de la Commune. La nature morte d’une Truite (1871), étude remarquable sur les irisations de la lumière, résume avec douleur l’agonie finale de l’artiste.

Gustave Courbet
Paris, Grand Palais
du 13 octobre 2007 au 28 janvier 2008

L’exposition sera présentée au Metropolitan Museum of Art de New York du 27 février 2008 au 18 mai 2008, puis au musée Fabre de Montpellier du 13 juin 2008 au 28 septembre 2008.

1. Le Désespéré (détail)
1843-45,
45 x 54 cm,
Collection particulière, par courtoisie de Conseil Investissement Art BNP Paribas - Photo Michel Nguyen

2. La Grotte sarrazine
1864
huile sur toile 54 x 65 cm
Los Angeles, The J. Paul Getty Museum
© the J. Paul Getty Museum, Los Angeles

3. La Toilette de la morte
vers 1850-1855
huile sur toile 188 x 251,5 cm
Northampton, college Museum of Art
© Smith College Museum of Art, Northampton, Massachusetts

4. La Truite
1872
huile sur toile 52,5 x 87 cm
Zurich, Kunsthaus
© Photo RMN / Hervé Lewandowski

Magali Lesauvage



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