L'idéal domestique de la femme asservie, la corruption de l'Amérique du Nord... L'Echange de Paul Claudel est peut-être un beau texte mais il reste contestable. Alors le traiter avec le respect d’enfants de chœur portant le Saint Sacrement, non !

L'Échange, c’est un couple, Marthe et Louis Laine, un autre Lechy et Thomas Pollock Nageoire (eh oui, certains personnages de Claudel ont portent des noms étranges !).
Marthe et Louis sont jeunes mariés, il viennent de s'installer aux États-Unis. Ils sont employés par Thomas Pollock et Lechy (à quoi ? on ne sait pas). Pollock est riche, c'est un self-made-man, déjà deux fois reparti de zéro, il achète, il vend. Il convoite Marthe. Lechy est actrice, c'est une séductrice, elle séduit Louis.
Et Marthe alors ? Marthe, c'est autre chose. Elle défend les valeurs de l'ancien monde. Pour elle le mariage, c'est un sacrement, non un contrat, comme ce matérialiste de Pollock le croit. Elle sait qu’il y a un dieu là-haut qui les observe et qui les juge. Elle sait que la femme est née pour servir l'homme, et l'homme pour lui assurer sa subsistance.
Car qu'est-ce qu'une femme sans homme ?

Les pires ennemis de la foi

Voici, résumée allégrement, la problématique de la pièce. À mon sens, cela réclame un autre traitement que d'être lancé au public, comme ça, par des acteurs qui ont l'air de croire vraiment à ce qu'ils racontent, un décor qui ne prive en rien le spectateur (au cas où il en voudrait encore) de la rusticité du bois, la chaleur des tapis, la blancheur des dentelles tendues, bref, de tout ce qui évoque l'univers rêvé de Marthe : le travail et le confort domestique, l'un étant la récompense de l'autre.
La musique de Frédéric Le Junter, musique très belle que produisent des instruments bizarres, évoque encore un monde des origines, un rappel de la part divine de l’humanité, un monde qui rappelle celui de la Genèse, auquel Marthe peut-être seule à accès, parce qu’elle est vierge de cette corruption morale qui mine le nouveau continent.

Parce que l’Amérique est soumise au règne de l’argent-roi. Pourquoi ? Pour la bonne raison que les nations d’Amérique (du Nord) ont été fondées par des hérétiques. Des protestants. Les pires ennemis de la vraie foi, selon Claudel. Pire que les juifs car renégats. Ceux qui ont crucifié Jésus, au moins, ont été pardonnés : « Père, pardonne leur car ils ne savent pas ce qu’il font »
Il y a tout cela dans L’Échange. Il y a cela en filigrane du texte de Claudel, il y a cela dans les accents passionnés avec lesquels la blonde Julie Brochen nous présente Marthe, la séraphique. Il y a cela dans la violence féline mêlée de sensuelle suavité avec laquelle la brune Cécile Péricone incarne Lechy Elbernon, la satanique. Car le couple de femmes fonctionne selon l’opposition binaire classique (ange et démon), alors que les hommes se débattent entre cette double polarité. Tous deux finiront victimes de la face sombre du féminin.

Julie Brochen (illus ci-contre) a tout à fait le droit de tenir un tel discours, mais on peut douter qu’elle partage toute la vision que Claudel a des rapports qui existent entre les sexes et du rapport de l’homme à dieu.
Qu’est-ce qui l’a donc poussée à monter ce texte et qu’avait-elle à en dire ? Il y a beaucoup à développer sur une telle œuvre, dont on eut difficilement épuiser la signification. Dommage que le spectacle ne fasse que l’illustrer.

 

L’Échange, Paul Claudel.
Mis en scène par Julie Brochen
Avec Julie Brochen, Fred Cacheux, Antoine Hamel, Cécile Péricone.

Photos : Franck Beloncle

Julie de Faramond



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