Débat « Algérie 54-62 : une mémoire au coeur de multiples récits », au Théâtre de la Colline, le 29 avril 2003.
En réponse à des demandes du public qui souhaitait pouvoir retrouver ces informations en ligne, la rédaction scènes de Fluctuat.net a décidé de publier l'intervention orale de Benjamin Bibas sur le thème "internet : témoignages sur la guerre d'Algérie". Elle prenait place dans un débat public organisé le 29 avril 2003 par le théâtre de la Colline et l'association les Lettres persantes sous l'intitulé « Algérie 54-62 : une mémoire au coeur de multiples récits ».
- Lire la sélection de sites : Le web de la Guerre d'Algérie.
- lire la présentation du débat.
Présentation
Nous avions déjà exploré le Net algérien dans le cadre partenariat avec Centre Pompidou lors d'une séance des « Cinémas de demain » consacrée au Web algérien en octobre 2002. A l'époque, nous avions remarqué l'importance des interventions personnelles sur le web en Algérie, soit par des pages-récits perso sur un lieu ou une ville, soit dans les chats qui constituent un grand espace d'expression pour les jeunes.
D'où l'idée d'aller explorer sur le Net les récits de la guerre d'Algérie. Vous retrouverez ci-après la sélection de sites commentés et classés qui nous a permis de dégager cette rapide typologie :
- On y trouve bien sûr des récits institutionnalisés : INA (www.ina.fr), FIDH (www.fidh.org), Le Monde diplomatique et son dossier Algérie (www.monde-diplomatique.fr) nous ont paru les mieux documentés.
- Et puis des sites d'anciens acteurs de la guerre, dont le récit est déjà nettement moins consensuel : FNACA (Fédération nationale des anciens combattants en Algérie-Maroc-Tunisie, www.fnaca.org), Cercle algérianiste (association de Pieds-noirs, www.cerclealgérianiste.asso.fr), association AJIR pour les Harkis (www.harkis.com).
- Enfin et surtout, sur ce thème comme sur d'autres, les sites personnels sont légions, et constituent souvent autant de récits divergents. Là, ils sont nombreux, les passionnés de la guerre d'Algérie, les Algériens qui ont vécu la guerre, les Pieds-noirs… à se saisir du Net pour témoigner de leur vision du conflit ou, parfois, pour rétablir leur vérité. On oscille entre témoignage, commentaire ou démenti plus ou moins argumenté de l'histoire officielle, désir de faire (re)connaître son expérience ou sa souffrance, enfin nostalgie.
- L'Internet revêt là une double fonction :
1) Le réseau permet d'abord d'éditer facilement son récit encore à vif, sans passer par un éditeur (http://perso.club-internet.fr/gagomez)
2) Il offre ensuite la possibilité de collecter et numériser des archives personnelles (photos, cartes postales, journaux intimes…) afin de recréer sur le Net un lieu perdu (le village algérien qu'on a quitté à l'indépendance, par ex.), voire une mémoire collective de la guerre, par assemblage de fragments épars (www.alger50.com, http://henri.maurel.free.fr : anciens combattants de Sèvres).
Dans les deux cas cependant, c'est bien une impression de soigner un traumatisme qui se dégage.
Trois témoignages sur le Net
Nous avons choisi trois témoignages, qui sont aussi quatre manières différentes de « digérer » le conflit et, dès lors, de se positionner par rapport aux récits officiels (histoire scientifique ou scolaire). Chacun d'entre eux soulève des questions d'histoire qui pourront intéresser la salle et sur lesquelles les intervenants pourront librement rebondir.
1) www.cerclealgerianiste.asso.fr
Soucieux d'une démarche scientifique, le Cercle algérianiste - une association créée en 1973 par des pieds-noirs pour sauvegarder et entretenir le patrimoine culturel de la présence française en Algérie - est peut-être celui qui interroge l'histoire de la façon la plus méthodique. Dans sa rubrique « Erreurs des programmes scolaires », le site propose une analyse méthodique de l'histoire de la guerre d'Algérie, telle qu'elle est enseignée aux enfants : manuels proposés par les principales maisons d'éditions : Belin, Bréal, Hachette, Hatier, Istra, Magnard, Nathan ; (classes de 4e, 5e, 1ère et Terminale), sortis après 1995.
Sur l'ensemble : « Le souci de l'équilibre, fondement de l'éthique de l'historien, avec la confrontation des sources de points de vue, est rarement respecté. Ainsi chez Belin, deux photos l'une un maquis du F.L.N., l'autre intitulée: "Jour de liesse en Algérie" (3 juillet 1962)... Aucune photo sur l'exode des Pieds-Noirs, exode dont il est question chez Magnard où l'on peut lire "Les Pieds-Noirs sont rapatriés ainsi que les harkis restés fidèles à la France". Quid des 150 000 harkis abandonnés puis affreusement massacrés par le F.L.N. ? »
Sur le 1er novembre 1954 : « Les manuels voient en la journée du 1er novembre 1954 une insurrection de grande envergure. Belin va jusqu'à écrire (3ème, page 114): "70 actions lancées dans les bâtiments civils et militaires pour le F.L.N...". Chez Nathan (Terminale, page 88), trois textes sur une même page: la "proclamation du F.L.N. le ler novembre 1954, "Les charges de la colonisation" de Raymond Cartier et "Appel au Peuple Algérien" du président du G.PA. Ben Khedda. S'agissant des Pieds-Noirs, "convaincus que cette terre est autant la leur que celle des Arabes, ils refusent toute évolution". Tout est dit, fermer le ban...
Sur le 13 mai 1958 : « A croire que les historiens se sont concertés car le mot clé, "fraternisation", n'est cité qu'une seule fois. Pour ceux qui ont vécu les journées de Mai 1958 sur le forum d'Alger et ailleurs, cette omission est une véritable injure à la vérité. Le "13 mai", journée quasi miraculeuse où deux communautés se tenant par la main faisaient enfin taire les politiques en accomplissant le geste pacifique, fraternel que ces derniers n'avaient pas su ou pas voulu concevoir, ce "13 mai" est qualifié d'émeute chez Belin, Hatier, Istra, Hachette, "d'insurrection" chez Delagrave. Pour Bréal, "Le 13 mai le général de Gaulle est revenu au pouvoir sous la pression des militaires et des colons" (sic). »
Le site demande aussi « pourquoi les manuels font l'impasse sur l'essentiel de la fusillade de la rue d'Isly à Alger le 26 mars 1962 (qui a donné l'ordre de tirer dans une foule pacifique?) et sur les massacres d'Oran le 5 juillet 1962 (pourquoi l'armée française est-elle restée dans ses casernes l'arme aux pieds?) ».
2) http://masterweb.free.fr
Le site de Fouad Kotni, probablement un passionné, installé en France.
1er novembre 54 : « Depuis une heure du matin, c'est dans toute l'Algérie que des attentats ont été perpétrés. Trente au total, d'Oran à la frontière tunisienne. A Alger, des bombes ont explosé à l'usine à gaz et à la Maison de la Radio. Mal calculées, elles ont fait peu de dégâts. A Blida et à Boufarik, attaques manquées sur les casernes. A Boufarik incendie de la coopérative d'agrumes et incendie du stock d'alfa de Baba-Ali. Dans l'oranais, différentes fermes attaquées, tentative d'incendie, une 4 CV brûlée à Cassaigne, un mort et plusieurs blessés. En Kabylie, incendie du dépôt de liège à Bordj-Menaïel, un mort, dégâts importants; gendarmes attaqués à Tizi-Ouzou, incendies. Dans le Constantinois, rafales de mitraillettes contre les casernes, et le poste de police à Condé-Smendou et au Khroub. Dans les Aurès enfin, outre l'autocar d'Arris, attaque de deux casernes à Batna, deux sentinelles tuées. A Khenchela le commandant d'armes tué. Le poste de gendarmerie de Tkout isolé. Partout poteaux télégraphiques sciés, fils coupés. La simultanéité, le choix soigneux des objectifs, l'étendue du mouvement sur tout le territoire, ne laissent aucun doute : il s'agit d'une action de rébellion conçue, montée, organisée et exécutée par un groupe coordonné et relativement puissant. »
13 mai 58 : « Indigné par le martyre des trois Français, tout Alger en grève générale se retrouve le 13 mai devant le monument aux Morts. Pierre Lagaillarde juché sur le monument chauffe la foule aux cris de « Pflimlin à la mer », « L'Armée au pouvoir ». Après la minute des offciels (notamment les généraux Massu, Jouhaud, Salan, Gracieux, l'amiral Auboyneau) ce sera l'assaut du Gouvernement général. La manifestation tourne à l'émeute ».
Alors, qui croire ? Comment l'historien réagit-il face à ces témoignages divergents ?
3) www.algeriechat.net
En Algérie, c'est souvent sur les chats que l'on prend le pouls de l'opinion. Mais les utilisateurs sont le plus souvent jeunes, et s'intéressent à la guerre d'Algérie (ou d'indépendance, ou de libération) dans la mesure où celle-ci a encore des conséquences sur leur vie collective actuelle. D'où l'interrogation, assez lancinante sur les forums, au sujet des Harkis : faut-il pardonner aux Harkis ? Faut-il accepter que leurs enfants (re)viennent s'installer en Algérie ? Un exemple, qui montre comment l'Internet amène la société algérienne à s'interroger, à partir de la guerre d'indépendance, sur sa propre complexité actuelle :
« L'ouvrage de Saïd Ferdi (Un enfant dans la guerre) raconte comment, enlevé à sa famille en 1958, il fut enrôlé de force dans l'armée française alors qu'il n'avait que 14 ans. Ces témoignages nous prennent à la gorge et nous invitent à repenser le drame algérien dans sa complexité et en abandonnant bien des idées reçues. Il ne s'agit aucunement de mettre en question les objectifs du FLN durant ces dures années d'une guerre de libération sans merci. Mais sa contribution à l'indépendance de l'Algérie a été souvent mise en évidence, et c'est très légitimement que les ouvrages honorant son action sont nombreux. Mais la véracité oblige aussi à ne plus occulter les durs conflits de certains combattants avec plusieurs populations rurales et dont le résultat fut de fournir un grand nombre de supplétifs à l'armée française. Une gestion condamnable des rapports avec la population paysanne, le peu d'attention accordé à sa situation matérielle, les atteintes au code de l'honneur ont permis à l'armée française - la crise rurale, des situations parfois proches de la famine, enfin les pressions aidant -, de recruter et d'armer des groupes en leur sein et, ainsi, de bouleverser les termes du conflit en lui donnant une forme plus violente et l'allure d'une guerre civile. Les harkis ne nourrissaient aucun projet politique, ni pour eux-mêmes ni pour les populations dont ils étaient originaires. Ils n'ont d'ailleurs produit aucune idéologie de la collaboration, sorte de Manifeste pour un parti de la France. Quand on analyse cette population harki, on est confronté à une réalité sociologique très hétérogène où on trouve essentiellement les classes les plus faibles de la population et les plus liées à la tradition et à la religion, des groupes de population pris entre deux feux et jouant le double jeu, ayant un membre de la famille dans l'ALN et un autre harki. Il y avait aussi des résistants de la première heure qui connurent, après leur arrestation, les pires tortures, ce qui explique certains abandons, enfin des déçus de la résistance ».
Notes : Ce conducteur a servi à introduire le débat qui accompagnait la pièce de Jean Magnan Algérie 54-62 mise en scène par Robert Cantarella ; il est publié ici avec seulement quelques remaniements de syntaxe. Il constituera une brève introduction à la sélection de sites présentée ci après.
[Citations extraites des sites www.cerclealgerianiste.asso.fr, masterweb.free.fr et www.algeriechat.net les 26 et 28 avril 2003. Ces propos n'engagent que leurs auteurs. Tout droits réservés Copyright 2000-2003]
[Illustration : Photo vidéo Copyright INA]
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