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Si le nouveau film de Danielle Arbid divise et brouille les pistes, c’est à cause de son faux sujet et référent direct : Antoine d’Agatha. Tentons vite d’oublier le photographe sulfureux pour mieux regarder Un Homme perdu ; un film, un vrai.
Thomas Koré voyage. Il est photographe et s’intéresse surtout à la nuit et aux rencontres furtives et fortes qui s’y produisent. Entre Liban, Syrie et Jordanie, son errance l’amène à rencontrer Fouad Saleh, un homme vagabond et « sans mémoire » qui accepte de lui servir d’interprète. Le tandem fonctionne plutôt bien, sur un mode silencieux, mais Fouad ne comprend pas la démarche de Thomas, et se révolte contre une forme de perversité qu’il ressent chez lui. Thomas, sans paraître s’en soucier, joue le choc des cultures : il fait de ses relations sexuelles, et celles des autres, le théâtre de ses images sombres et violentes. Si le désir réunit tous les Hommes, la question du représentable et de l’exprimable les divise. Thomas et Fouad, ce sont un peu les deux faces d’une même pièce, celle d’un individu dont le mouvement perpétuel masque à peine une infinie mélancolie. Et puis, il y a les femmes. Et surtout une, Najla, qui bien que séduite par Thomas, ne sera jamais sa victime.
L’erreur, lorsqu’on découvre Un Homme Perdu, serait de tenter d’y trouver des connections avec le travail photographique d’Antoine d’Agatha, « personne » qui a inspiré à Danielle Arbid le « personnage » interprété par Melvil Poupaud, Thomas. Le film n’est pas une biographie de l’artiste, et si son univers nocturne et torturé se retrouve bien par instants, il faut surtout y lire une correspondance plutôt qu’une adaptation. Correspondance au sens littéraire : la cinéaste discute avec l’œuvre de l’artiste, la met en scène, l’interroge, depuis son point de vue à elle, celui d’une femme. Dans Un Homme Perdu, la part diurne est aussi importante que la nocturne. Et sans doute la plus risquée. Hors des milieux de la nuit, on y voit, dans les formidables premières scènes, Fouad voyager dans une voiture, à côté d’une femme voilée. Le désir naît entre eux, le corps parvient à se dévoiler, à peine. Et l’étreinte, illicite et douloureuse, ne pourra que brièvement s’ébaucher, derrière un mur des toilettes publiques, à un check point, aussitôt arrêtée par l’armée. Cette ouverture brûlante sur le désir d’une âme perdue en plein Moyen-Orient a quelque chose de fulgurant. Elle place immédiatement Thomas dans le rôle d’un observateur, fasciné par mais absent du cœur de l’action.
Danielle Arbid pose ici un regard inédit sur un Moyen-Orient et surtout un Liban érotisé, filmé sans cliché, comme on le voit trop peu. Elle parvient à capter quelque chose de l’âpreté du désir, et nous plonge dans un mystère plus large encore, celui de Fouad, personnage silencieux et en fuite. Si Thomas parle beaucoup et se démène pour retrouver le passé de ce dernier, c’est que le moteur du film réside dans son inertie silencieuse. Si la caméra suit toujours le photographe, elle est comme aimantée par le vagabond. Et la cinéaste de nous livrer des parcelles intimes de son Liban à elle. Les femmes, sensuelles et libres, y font immédiatement jeu égal avec Thomas. Elles sont une force de vie et d’expression là où les photographies ne peuvent que les réduire au silence.
Si le rythme syncopé et les zones obscures du film nous avaient convaincus à Cannes, il faut ici bien avouer que le remontage opéré, délivrant un récit plus clair et linéaire, est peut-être moins fort. Qu’on apprécie moins, aussi ce final qui se traîne et ces retrouvailles entre Fouad et sa femme. Pour autant, cet Homme Perdu conserve sa sublime part de mystère. Si l’on n’y cherche pas ce qui choque le petit-bourgeois, on y trouve un portrait fort et marquant d’un Moyen-Orient contemporain, pris entre les besoins de la vie et la présence des morts.
Un Homme perdu
De Danielle Arbid
Avec Melvil Poupaud, Alexander Siddig, Darina Al Joundi
Sortie en salles le 19 septembre 2007

Illus. © MK2 Diffusion