Extinction du désir, consensus mou ou polémiques bidons, gauche en déshérence, le débat public est atone. Pour sortir de la torpeur et de l'uniformisation des discours, Miguel benasayag et Angélique Del Rey font l'éloge du conflit, de la multiplicité, du contradictoire et de la complexité. Stand up !
Notre travail n’est certainement pas une réaction à ce qui, tout compte fait, n’est qu’un épiphénomène de notre vie sociale et politique. L’élection de Nicolas Sarkozy, plus qu’un événement, est la mise à jour d’une série de processus très profonds dans notre société. C’est-à-dire le triomphe du néolibéralisme qui réussit à imposer la raison économiciste comme une deuxième nature.
Donc, pas de conflits, pas d’oppositions, le mouvement de restauration passe par cette détermination de tout opposant comme étant quelqu’un qui n’a pas compris LA raison. Donc, on essayera de l’instruire – voire de le guérir, ou alors on le décrètera toxique, maladif, déviant, presque terroriste… Et de ce fait, ses actes tomberont hors de « la » raison. C’est le mouvement de criminalisation de toute dissidence et de toute solidarité, par exemple. C’est comme cela qu’on écrase la multiplicité propre à toute société, et qui existe par, pour et dans les conflits.
RESF, le GISTI, Act up, etc… Il existe aujourd’hui plusieurs collectifs indépendants qui mènent ce que vous appelez de vos vœux : des « laboratoires », des actions locales, « restreintes », nées d’une situation concrète et s’inscrivant en elle. Pensez-vous que sont en train de se mettre en place aujourd’hui les conditions d’une sortie du capitalisme?
Nous ne sommes, ni dans la sortie éventuelle du capitalisme, ni dans un mouvement du type prise de conscience de l’opinion publique. Les groupes auxquels vous faites références, et auxquels on peut ajouter sans doute le DAL, AC, Droits devant, parmi tant d’autres, relèvent de nouvelles pratiques qui créent, ici et maintenant, des nouveaux espaces de développement de types de sociabilité et solidarité nouveaux. Nous ne sommes pas là dans des stratégies pouvant être séparées de mouvements tactiques : ce sont des pratiques qui produisent aussi leurs propres théories elles-mêmes avec les intellectuels qui les accompagnent, et qui ne sont pas transitives, autrement dit en attente d’UN changement global.
Pour le dire autrement : il n’y a pas de situations globales expliquant les situations concrètes. C’est pourquoi il faut agir local et penser local. Ce qu’on appelle la globalité – comme globalité de situations – n’existe que comme un élément plus ou moins important dans chaque situation.
Vous écrivez : « Toute pensée trop idéologique, formulée en termes de programme et d’objectifs pour « créer du commun », va produire au contraire l’implosion de ce qu’on cherche à créer ». Est-ce là selon vous les raisons de l’échec de la création d’un collectif antilibéral à l’automne 2006, au moment où se préparaient les élections présidentielles ?
Une fois encore, nous ne pensons pas, dans ce livre, en rapport avec les échéances électorales ou autre actualité. Nous développons dans notre travail l’hypothèse d’après laquelle il existe une erreur idéologique dans la pensée et surtout l’agir en termes de solution. De notre point de vue, les conflits, toujours situationnels, sont plutôt à penser en termes d’assomption que de solution. Il s’agit d’assumer la complexité de chaque situation, tout en constatant qu’il y a des moments et des enjeux différents dans le temps, mais aucune situation n’est jamais la résolution de la situation précédente. Toute nouvelle situation implique une nouvelle donne… à assumer.
Le problème de la gauche actuellement réside dans le fait que dans toutes ses composantes, elle essaye d’éviter de penser notre époque actuelle dans sa complexité profonde et radicale. La gauche veut continuer à être une gauche de promesse. Il y a la social-démocratie, qui accepte la défaite, et se plie sans plus au système que jusqu’à hier, elle combattait. Mais à la gauche de la gauche, on continue à faire face à des problèmes de groupes, de personnes, de croyances, pour ne pas assumer la question dans sa profondeur et sa complexité : à quoi peut-on appeler émancipation ? Quelle émancipation est possible ?
L’action efficace, celle qui tient compte des conflits et des divergences, s’appuie sur des « multiplicités qui s’agencent entre elles ». Comment, concrètement, éviter les deux écueils de cette démarche : la centralisation et la dispersion ?
On ne peut pas éviter les écueils de cette démarche. Deux tendances s’opposent aujourd’hui dans le champ social : celle qui continue à penser qu’il faut créer des centralités fortes pour diriger les processus, et celle qui tend vers une dispersion des expériences, c’est-à-dire un émiettement. Nous pensons en termes de multiplicités agencées, pour éviter l’échec vers lequel nous conduisent les tendances en question.
Par ailleurs, des multiplicités agencées ne sont pas des multiplicités qui « dialoguent » entre elles. Le dialogue est l’une des modalités possibles du conflit, mais tous les rapports entre multiplicités en conflit sont loin de se résorber dans le dialogue…
Les contrepouvoirs « n’ont pas vocation à la prise de pouvoir mais au développement de la puissance à la base. »
Or vous avez soutenu la candidature de José Bové. N’est-ce pas contradictoire ? Il s’agit en somme de rentrer dans le jeu du pouvoir et de sa représentation médiatique au lieu de le contester…
Il n’y a que moi (et donc pas Angélique Del Rey co-eutauer du livre NDLR) qui ait appuyé José Bové. C’est un appui plein de contradictions, que j’assume tout à fait. Il y avait bien entendu l’amitié, et voilà.
Quel doit être alors le rôle des structures sociales ? Quel lien établissez-vous entre ces structures collectives et les « actions restreintes », locales, relevant de démarches plus personnelles ?
Mais nous ne faisons pas là un programme d’actions, loin s’en faut. Nous fonctionnons plutôt dans des modèles où des forces opposées, contradictoires, multiples, agissent, pour produire des résultantes la plupart du temps inopinées et non maîtrisables dans tous les cas. Ce que nous défendons est une pensée et une pratique de la multiplicité conflictuelle… à ne pas confondre avec une multiplicité de pratiques individuelles ou personnelles.
Par ailleurs dans notre livre, le conflit politique n’est qu’une partie de la chose : nous sommes convaincus que la politique dans des termes d’émancipation ne passe pas par le politique.
Vous vous opposez à une vision morale du conflit et envisagez l’être comme conflit et multiplicité matérielle immanente » agissant en se débarrassant des présupposés idéologiques. L’engagement se fait donc de manière empirique. Mais l’action peut-elle se passer de « valeurs » qui la guident ? Au nom de quoi, dès lors, agir ?
Nous opposons l’éthique en tant qu’action théorico-pratique, en, pour et par une situation donnée (pas de fin qui justifierait les moyens) à la morale qui est toujours un savoir abstrait, le savoir du maître. Nous ne défendons pas une vision relativiste du bien et du mal, opposée à une vision universaliste abstraite – morale. Nous disons au contraire que le bien et le mal relève d’un universel concret et qu’il y a bien sûr une asymétrie entre les deux… mais en situation.
Vous évoquez l’idéal morbide de la société actuelle, qui a le « désir d’en finir avec le désir ». Le refoulement et le sacrifice seraient au cœur de ce fonctionnement . Ne peut-on pas dire que cette société met en place une véritable jouissance de la destruction – qui expliquerait par exemple la faiblesse des mesures écologiques mises en place, malgré la gravité de la situation ?
Oui. Effectivement, notre société a du mal à enrayer le cycle de destruction, et ceci est dû selon nous à un refus des conflits qui nous traversent, et fondent toute réalité.
Pour vous, il y a une différence entre certains combats émancipateurs et fédérateurs (le féminisme, par exemple) et la lutte des « sans (sans papiers, sans logements…), qui souhaitent entrer dans la norme et ne peuvent, par leur demande, créer une rupture sociétale.
En ce qui concerne le mouvement femmes, et la question dite du genre, nous sommes là dans une radicalité vraiment inépuisable. En ce qui concerne les mouvements de sans, la question posée n’est pas seulement celle de la normalisation de quelques uns, mais plus profondément, celle des limites structurelles de notre système. Système qui possède un modèle économique non extensible. Chaque lutte de sans questionne concrètement et transversalement l’ensemble de la société. Il a ceci de commun avec le mouvement des femmes qu’il questionne anthropologiquement notre humanité.
Pensez-vous que les émeutes en banlieue de l’automne 2005 relèvent d’un « affrontement » binaire entre inclus et exclus ou d’une tentative de mise en « conflit », annonciatrice de changements plus profonds?
Nous ne pensons pas qu’il y ait une interprétation univoque qui soit la bonne. Dans tous les cas, dans cette révolte-là, l’attitude irresponsable et provocatrice de l’alors ministre de l’intérieur fut un élément important dans le déclenchement des violences. Sarkozy s’est offert là sa petite esplanade des mosquées.
La mise à distance de la complexité du monde, la fabrication de normes oppressives et aliénantes, la mise en scène d’affrontements manichéens, au détriment de conflits authentiques et féconds : ces reproches que vous adressez à la société contemporaine sont aussi ceux que l’on pourrait adresser à la télévision. Y a-t-il une différence à vos yeux entre les médias traditionnels et internet ?
Premièrement, la télévision fait partie de la société. Nous ne sommes pas des opposants au développement technique. Dans notre petit ouvrage Plus Jamais seuls, le phénomène du portable, nous avons pris l’exemple de ce petit appareil pour penser le rapport et la place qu’occupent ces éléments techniques dans notre société. Mais pour le dire ainsi, pas seulement nous constatons un phénomène de virtualisation de la vie, mais plus encore un véritable devenir d’artefactualisation de la vie. Nous ne sommes pas contre internet… ni pour non plus. Mais ce que nous appelons des conflits naît des déterminations propre à la matérialité du réel, et on ne peut pas dire qu’internet soit susceptible de constituer une « réalité » en soi. Comme élément s’articulant à des dimensions de la vie, internet peut bien entendu aider à déployer de nouvelles dimensions de la réalité. Mais pas comme tel.
Propos recueillis par Séverine Weiss.
Eloge du conflit
Miguel Benasayag et Angélique Del Rey
Editions de la Découverte
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