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Il court, il court, le Jason... Dans quel but ? Percer le secret de son identité ? Se venger de ceux qui en ont fait une machine à tuer ? Ou surfer sur la vague des suites à succès ? Dans ce troisième volet, on retrouve le mélange qui a fait la réussite de la série : de l'action brute, sans palabre, inscrite dans le réel, le tout baignant dans une constante paranoïaque. Avec cette fois, après les surprises de la découverte, une impression marquée de routine, de recette éprouvée.
Fidèle à lui-même, Paul Greengrass, déjà aux commandes du second opus des aventures de Jason Bourne, nous rejoue le coup de la caméra à l'épaule. On retrouve donc cette tension si efficace entre l'hyperéalisme de la représentation et l'hypertrophie de l'action, toujours terrestre, physique, lourde. Les plans semblent comme volés, pris sur le vif au milieu d'une foule étrangère à ce qui se déroule sous ses yeux. Comme si la vérité du monde se donnait à voir sans que nous ayons conscience de ses enjeux, des fils qui se tissent à partir d'elle.
Ce style si singulier s'articule autour de la concentration du temps et de l'espace, en passant en quelques secondes de Moscou à Madrid, en passant par Londres et New-York. Le monde est désormais un village planétaire, un réseau sur lequel tout s'unifie, tout communique dans un grand mouvement continu. Le geste de Paul Greengrass tente de rendre le chaos par le chaos, mais en laissant entendre que cela n'est peut-être pas le fait du hasard, que ce carambolage résulte d'une volonté. Ainsi, à travers une lisibilité très contemporaine, hyperrapide, hyperdétaillée, hypersuperficielle, le cinéaste britannique rend compte, au delà d'une action spectaculaire, d'un sentiment, d'un ressenti moderne.
Peux-t-on affirmer pour autant que la vision de Greengrass est politique ? Difficile à soutenir... Le film est trop roublard pour l'être vraiment – n'oublions pas qu'il doit remplir les poches des producteurs -, et sa représentation du monde ressort aussi d'un poncif du film d'espionnage, genre auquel il appartient en partie. Cette méfiance ne doit pas cependant occulter la toile de fond sur laquelle se déroulent les péripéties : une internationale du contrôle généralisée. L'entreprise de l'oncle Sam, par l'intermédiaire de la NSA, CIA et autres agences plus ou moins secrètes, semble pouvoir surveiller et diriger le moindre appareil électronique à travers le monde. Les faits et gestes de chacun peuvent être épiés n'importe où, n'importe quand. Symptôme de la mégalomanie rampante des Etats-Unis, cette manière de faire est aussi un déni de démocratie. On est pas loin d'Ennemi d'Etat, le thriller complètement parano de Tony Scott. Le rapprochement n'est pas obligatoirement en faveur de La Vengeance dans la peau, puisqu'il souligne tout ce que ce troisième volet peut avoir de convenu. A ce titre, le précédent opus, La Mort dans la peau, était plus ouvertement politique avec sa dénonciation en creux des collusions économico-politiques régnant sur le sort du monde (le film s'offrait même le “luxe” d'une pub pour l'association Attac !).
Et Jason Bourne dans tout cela? Et bien, il fonce comme à son habitude, tel un chien dans un jeu de quilles. Seul face à l'empire, il va en détraquer la belle mécanique à coup d'actions. Toujours aussi mutique, il part en quête de son passé, de sa mémoire - ce qui nous vaut une autre figure de style conventionnelle : les flash backs mystérieux. Et il rétablira l'ordre, mettant à bas les hommes qui avaient détourné la machine à leurs profits. Car au fond, la morale de l'histoire est là : le système n'est pas problématique en soi ; ce sont les individus qui sont censés le servir qui sont à blâmer. La Cour suprème est là qui veille... Mais rien ne dit qu'elle aura vraiment le dernier mot, la conclusion restant hors champ, dans une ultime convention pour une fois bienvenue. Et au delà des réserves que l'on peut émettre sur l'implication de Greengrass dans ce projet, on doit reconnaître la force et l'efficacité du film dans sa vision glaçante de l'individu : ni corps social, ni citoyen, il se réduit désormais à un élément du décor qu'il s'agit de capturer virtuellement et de contrôler. La liberté n'existe alors que dans l'effacement, la disparition, l'exclusion volontaire du réseau. La conclusion ne dit rien d'autre, dans un écho symbolique aux premiers plans de la trilogie. De la Méditerranée à l'océan Atlantique, Greengrass ferme la boucle, et Jason retourne à l'élément aqueux. Bourne is free, Bourne is reborned.
La Vengeance dans la peau
De Paul Greengrass
Avec Matt Damon, Julia Stiles, David Straithairn
Sortie en salles le 12 septembre 2007

Illus. © Paramount Pictures France