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Nathacha Appanah


Entretien avec Nathacha Appanah


Un autre horizon mauricien


A l'occasion de la sortie de son dernier roman, Nathacha Appanah nous a accordé une interview.
Le dernier frère, ou le récit des souvenirs de Raj. Sa rencontre avec David, un réfugié juif qui a fui une Europe summergée par le chaos engendrée par la Seconde guerre mondiale, lui offrira le salut. Ou du moins, la force de choisir de mener une vie d'honnête homme.

Nathacha Appanah, Le dernier frère est votre dernier roman ? Comment vous est venue l'idée de ce récit ?
Ce roman-là, j’aurais du mal à vous dire comment il est venu à moi. Je n’ai appris l’existence d’un cimetière juif à l’Île Maurice qu'il y a une quinzaine d’années. Ensuite, lorsque je suis arrivée en France, j’ai constaté la place de la Seconde Guerre mondiale ici. Et puis, je me suis toujours demandée quelle était la relation entre la Grande Histoire et la petite. Comment notre petite vie quotidienne pouvait être à un moment précis profondément bouleversée par quelque chose de plus grand. J'ai également de l'intérêt pour le fait que la vie ordinaire des personnes devient extraordinaire lorsqu’elle rencontre soit un élément de l’Histoire, soit un évènement un peu extraordinaire. J’ai d’ailleurs déjà exploré cela dans mes trois autres ouvrages.

Dans votre premier livre, Les rochers de Poudre d'Or, vous abordiez la question de l'engagisme à l'île Maurice. Une nouvelle fois, vous inscrivez votre fiction dans un contexte historique particulier. Est-ce une volonté de votre part de rapporter l'Histoire de cette manière ?
Non, ce n’est pas une volonté. J’ai toujours voulu raconter des histoires à hauteur d’Homme. Je ne suis pas historienne, mais je trouve que c’est très intéressant. En ce qui concerne Les rochers de Poudre d’Or, je suis une descendante de ces engagés Indiens. Et leur histoire, on la connaît sans vraiment la connaître. Beaucoup d’anecdotes de cette période m'ont été rapportées. Mais, pour moi, cela restait assez banal. J’avais envie que ces personnages-là prennent vie dans un contexte autre.
En débutant l’écriture de mon quatrième roman, je me suis dit qu'il fallait vraiment que je traite de la Seconde Guerre mondiale. Je m’interrogeais sur la rencontre entre un petit Mauricien et un petit Juif, ignorant tout de leur existence respective. D’ailleurs, la plupart des réfugiés juifs n’avaient absolument aucune idée de l’existence de l’Île Maurice. Et je me suis dit que ces deux méconnaissances-là et, en même temps, cette grande reconnaissance qu’ils avaient entre eux de la difficulté de leur vie propre, devaient être mis en perspective. Alors finalement, Le dernier frère, c’est évidemment l’histoire de David, mais c’est également celle de Raj. Surtout, celle de ce petit garçon qui va essayer à tout prix de retrouver son dernier frère.

Avez-vous eu besoin de vous rendre à Maurice pour rédiger cet ouvrage ? De fouiller les Archives Nationales ?
Non. En fait, je suis allée à Maurice il y a un mois. Et j’y ai visité le cimetière juif pour la première fois. Et c’était vraiment une démarche de ma part de ne pas le faire avant. J’accorde beaucoup d’importance au ressenti avant de débuter un roman. Comme vous le savez, j’ai été journaliste. Et je suis persuadée que si je m’étais rendue au préalable dans ce cimetière, c’est moi que j’aurais mis en scène. C’est ma manière de voir les choses, la couleur du ciel...(etc). Pas celle de Raj ou de David. De toute façon, il y a peu de documents conservés de cette période de l’histoire aux Archives.
Il existe un livre qui a été écrit par une réfugiée. Il s’agit d’un journal qui raconte son départ de Bratislava. Ce récit est très concentré sur le voyage en bateau, cette douleur de ne pas savoir ce qui se passe, de devoir remettre son destin entre les mains du Colonial Office. Sur Maurice elle n’a rédigé qu’une dizaine de pages. Et là, je me suis dit : "c’est à moi de construire la suite, d’essayer de l’imaginer". Toutefois, je trouvais indécent de ma part d’écrire ce roman avec la voix de David. C’est pourquoi, c’est toujours Raj qui raconte. C’est son regard, jamais celui de David.

Écrire en choisissant comme cadre Maurice, est-ce un moyen de maintenir le lien avec ce lieu ?
Le lieu est secondaire. L’important, c’est de trouver la voix du personnage. Qui il est, comment il parle, quel est son ton. Après, tout ce qui est autour, cela vient après. C’est plus facile une fois que le personnage est bien ancré, quand je le vois bien, quand j'arrive à situer son visage, la manière dont il parle, la façon dont il bouge. J’y consacre beaucoup de temps. Et lorsque j’ai réussi à trouver tout cela, j’ai fait une bonne partie du chemin. Or, trouver la voix de Raj a été difficile. Est-ce qu’il est grand, petit. Et je voulais vraiment inclure ce recul qu’il a quand il est vieux. Sinon cela donne deux enfants à la ]Henri Bosco courant dans la nature. C’est très beau, mais cela a ses limites.
C’est également un moyen de se demander, pour en revenir à la Seconde Guerre mondiale, quelle aurait été l’attitude à adopter. Je trouve qu’il y a énormément de jugements sur ce que l’on aurait dû faire, ce que l’on a fait. Et c’est quelque chose qui me fascine beaucoup : que fait-on quand on rencontre l’Histoire ? On ne le sait pas sur le moment. On ignore comment cela va être raconté des années après. Que ce que vous allez faire aujourd’hui dans votre vie quotidienne va être déterminant pour des milliers de personnes. Je voulais inclure cela avec Raj adulte. Maintenant qu’il sait qui était David, ce que représentait cette prison, que ce n’était qu’une partie de ce grand drame. Lui, il avait vu David comme un compagnon, comme son dernier frère. Et qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce qu’on doit se sentir coupable ? Est-ce que l’on doit être heureux d’avoir vécu pleinement cela ? Que fait- on ?

Si on vous disait qu'en lisant Le dernier frère, le ressenti peut être similaire à celui que l'on a en visionnant La vie est belle de Roberto Benigni, que répondez-vous ?
J’ai beaucoup pleuré en regardant La vie est belle. Je serais un peu triste si les gens pleurent en lisant Le dernier frère.
J’ai toujours ce sentiment que dans ce film le père se sacrifie à 100% pour son fils, essayant de lui créer un monde. Et il y a quelque chose de très faux. Pas dans le film lui-même, mais dans cette mise en scène d’un jeu au sein de la prison.
Pour Raj, la rencontre avec David, ce petit garçon qu’il trouve absolument merveilleux, fait naître en lui ce qu’il croyait être mort. C’est-à-dire la possibilité de jouer, de rire pour un rien, d’oublier ce que la vie lui a apporté de pire, la possibilité d’être des enfants. Il rencontre David et cela lui permet d’oublier tout ce qui a autour.

Quelle serait, selon vous, la morale de ce récit ? Quel message avez-vous voulu faire passer ?
J’espère qu’il n’y a pas de morale. Je ne crois pas qu’il y en ait. […]
Je ne sais pas non plus s’il y a un message. Je pense que toute cette culpabilité, ce poids que Raj porte lorsqu'il sait, je ne voulais pas y répondre. Je pense qu’il y a des questions qu’il se pose qui sont sans réponse. C’est à lui dans sa vie quotidienne, dans sa façon de se souvenir, de traiter son souvenir de trouver ses réponses. […]
Lorsqu'il est adolescent, Raj commence à être très violent, à avoir cette rage qui le ronge. Et un peu plus tard, il se retrouve dans cette classe où son professeur lui parle pour la première fois de la Seconde Guerre mondiale. Et c’est comme si quelqu’un avait aspiré sa colère avec une paille. Raj est le genre de personnage à qui il arrive des évènements terrifiants dans sa vie, et dont la vie ne se construit qu’autour de cela et à cause de cela. Et dans cette classe, ce jour-là, il fait le choix d’être lui-même et de ne pas se laisser envahir par la colère. En conservant au fond de lui l’amitié qui l’a lié à David, il survit. Cette sorte de boule d’amour et de chaleur, il la conserve tout au long de sa vie. Et tous les épisodes avec sa femme, son fils, cette tendresse qu’il démontre à l’égard de son fils sont marqués par cela. Lorsqu’il s’interroge sur sa vie, ce qu’il en a fait, il constate qu’il a survécu à ses frères, son père, sa femme, sa mère. Et en fait, il constate qu'il a fait de sa vie une vie d’homme. Sans une ambition démesuré, mais il a aimé son fils comme personne ne l’a aimé à part David. Il a construit son foyer à lui.
Le message, cela pourrait être : ce personnage au parcours terrifiant qui vous écrase le plus solide des hommes, s’en sort. Il arrive à s’accrocher. Et la morale : on arrive toujours à faire son choix.
Et pour Raj, c’est de rester dans le droit chemin. Son choix à lui, c’est d’être un homme honnête.

Il s'agit de votre quatrième roman. Est-ce qu'avec l'expérience, le processus d'écriture a changé ?
En ce moment, alors que je n’ai pas de projet, je m’interroge beaucoup. J’ai des vapeurs de personnages, des bouts d’histoire. Je me dis souvent qu'après quatre romans écrits, publiés, peut-être je ne vais plus écrire. J’ai toujours quelques mois de doutes. Mais lorsque je commence à avoir deux ou trois idées, le travail prend le dessus. Je n’ai pas peur de cela. Même si trouver la voix du personnage prend du temps, je ne lâche pas vite un projet. C’est quelque chose que j’ai appris. Même si je trouve que c’est une bonne idée et que je ne parviens pas à l’écrire, et bien "pa molli" comme on dit. Je m’accroche. C’est parfois dur, difficile. Ce sont des choses à régler avec soi. Avec l’expérience, j’ai appris à mieux gérer ce stade.

Que pensez-vous de la littérature insulaire ? Vous sentez vous l'une de ses représentantes ?
Je ne pense plus qu’il y ait un ton particulier à la littérature insulaire. En revanche, on me dit souvent que mes romans sont très différents les uns des autres. Maintenant, je crois que mes personnages ont quelque chose de très insulaire. Ils ont cette façon de croire que la vraie vie est ailleurs, et en même temps une relation à la nature qui, en effet, est assez îlienne.

Quels sont vos écrivains préférés ?
J’ai une base. Camus, Virginia Woolf, Coetzee, André Brink. Et puis les écrivains indiens, tels Salman Rushdie, S. V. Naipaul. Cependant, je fais une différence entre ceux que j’admire et ceux que je dois lire, comme des devoirs. Mais, je suis plutôt une grande lectrice.

Propos recueillis par Lydie Pereira

Le dernier frère est le lauréat 2007 du Prix du roman FNAC.

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