Une prison en plein quatorzième arrondissement. L'immobilier qui se vend moins cher, des nuisances sonores mais aussi la facilité de transports pour les familles de détenus ou les avocats. Elle aurait du fermer en 1968 et est toujours là au milieu de la ville et de la vie. Reportage.

« Le mur de la prison d’en face » : Yves Duteil en a fait une chanson en 1975, quand il habitait dans le quartier de la Santé à Paris.
Trente ans après, les longs murs surprennent encore les passants qui s’aventurent entre le pont du métro aérien et l’hôpital Cochin, près de la place Denfert-Rochereau dans le XIV°. Mais les voisins de la prison n’y prêtent plus vraiment attention : les murs, précisément, ne sont qu’une façade qui ne représente pas le poids réel de cette présence.

Créée il y a plus d’un siècle, la Maison d’Arrêt a largement façonné le quartier. Ainsi, les chauffeurs de taxi connaissent bien ce bout du trottoir du boulevard Arago où survit la dernière pissotière de Paris. Elle est destinée aux patrouilles qui tournent en permanence, et qui veillent en particulier à ce qu’aucune voiture ne se gare au pied de la prison. Les policiers contrôlent tous ceux qui font mine de s’arrêter un peu trop longtemps. Même aux résidents, ils n’accordent qu’exceptionnellement le droit de laisser son véhicule dans la rue.

Malgré ces mesures de sécurité inhabituelles, on retrouve autour de la Santé quelques-unes des habitations luxueuses qui font le charme de cette partie du XIV° ; mais à des prix dévalués, en raison de la prison qu’il faut longer pour rentrer chez soi. Boulevard Arago, les immeubles cossus voient la prison disparaître à chaque printemps sous le feuillage des platanes. De l’autre côté, rue Jean Dolent, quelques villas donnent sur une impasse privée complètement à l’abri. Mais tous les habitants n’ont pas la vue aussi belle.

Les parloirs fantômes

D’autres immeubles, des HLM pour la plupart, surplombent directement les murs de la prison. Rue de la Santé, dans un foyer pour femmes isolées, certaines voient les détenus dans leurs cellules et vice-versa.
Pour ces résidentes, le quotidien des détenus fait presque partie de leur intimité. Pour les autres habitants du quartier, leur connaissance de la vie carcérale se limite aux échos qui franchissent régulièrement les murs de la prison. Le vacarme atteint son maximum quand les détenus suivent le football à la télévision. Les jours (ou les nuits) ordinaires, ils s’interpellent d’une cellule à l’autre. Et puis, il y a ce que les voisins de la Santé appellent les « parloirs sauvages », ou « fantôme ».

Brigitte, qui habite rue Jean Dolent depuis son enfance, ne s’émeut plus « en regardant le mur de la prison d’en face » ou en pensant aux hommes enfermés là. Mais comme beaucoup de ses voisins, elle est touchée par les enfants de détenus qui s’arrêtent en pleine rue pour dire « au revoir » à leur père. Ils viennent de passer une heure ensemble au parloir, et prolongent ainsi la visite de quelques minutes supplémentaires.

En général, les voisins de la Santé admettent la facilité relative avec laquelle les détenus communiquent avec l’extérieur. De même, la plupart reconnaît que le maintien de cette prison en plein Paris est important pour les détenus. « Le Palais de Justice est à deux pas », souligne Angélique qui vit boulevard Arago.
Son mari étant avocat, elle affirme que la proximité entre prison et tribunal facilite non seulement les transferts, mais aussi les relations des détenus avec leur défenseur. Geneviève quant à elle, une dame âgée du quartier, rend hommage aux sœurs de la communauté Mambré : ces religieuses gèrent, en contrebas de la rue de la Santé, un foyer d’accueil pour les familles de détenus. La mère supérieure confirme que pour les visiteurs arrivant de province, il est beaucoup plus simple de pouvoir accéder à la prison en transports en commun.

"Que l'on arrête de tirer sur les détenus"

La présence du foyer Mambré permet en outre aux plus modestes de rester quelques nuits sur place, pour un prix abordable. Autre preuve de « l’accueil » que le quartier s’efforce, dans l’ensemble, d’apporter aux détenus : un comité de riverains a bien fini, il y a quelques années, par se plaindre du bruit auprès du ministère de la Justice. Selon l’un des surveillants, il demandait que « l’on arrête de tirer sur les détenus », car des coups de feu retentissaient régulièrement dans une cour de la prison. L’administration a fait savoir qu’il ne s’agissait que d’exercices de tir hebdomadaires.
Le sentiment d’une menace diffuse, celle de l’Autorité plus que celle des « délinquants » ou de leurs proches, revient en fait dans tous les témoignages des voisins de la prison. Geneviève reste à distance quand les portes principales s’ouvrent pour laisser passer des fourgons blindés : « On ne sait jamais ce qui peut arriver ! ».

Brigitte se souvient de l’évasion spectaculaire de Jacques Mesrine avec deux codétenus, en 1978, et Angélique frémit en pensant au risque que d’autres retentent l’aventure : « Il y a deux écoles, juste en face », fait-elle remarquer (voir illus). Les entrées de la crèche et de la maternelle donnent, en effet, sur le mur de la rue Jean Dolent. Et Angélique explique les conséquences potentielles pour les enfants, en cas d’évasion : « Si quelque chose se passe mal, la police va intervenir. Il y aura des balles perdues… ».

"Et si la police était arrivée ?"

C’est un scénario moins dramatique mais aussi brutal que Guy s’est, quant à lui, imaginé un jour. Informaticien free lance, ce Congolais a l’habitude d’assister à des parloirs sauvage et de tendre l’oreille quand des détenus originaires de sa région discutent dans sa langue maternelle, le lingala.
Un après-midi, il voit une jeune femme se présenter sous une cellule. Un détenu lui jette une boîte suspendue à un fil. « La fille a mis un truc dedans, probablement du shit. Et j’ai vu la boîte remonter. Ça s’est fait en un clin d’œil » : face à tant de professionnalisme, Guy a eu peur. « Et si la police était arrivée ? Ils m’auraient peut-être sauté dessus : je suis noir, on nous confond tous… »

Africains, asiatiques, européens, ménages aisés ou plus modestes, « voisins » ou proches de détenus : la mixité se porte pourtant assez bien dans le quartier. Même si les différentes populations ne se fréquentent pas spécialement.

Mais à l’image d’Yves Duteil, qui essayait imaginer l’ennui des détenus, tous se sentent concernés par ce qui se passe derrière les murs aveugles de la Santé. S’ils acceptent la présence de la prison comme un mal nécessaire, il leur est plus difficile d’admettre la souffrance supposée qu’elle génère… presque sous leurs yeux. Et à voir les fissures des chaussées alentour, l’herbe qui pousse au ras du trottoir, la Santé fait en effet triste figure. Heureusement pour les détenus, des travaux de rénovation doivent être réalisés à l’intérieur. Il n’est donc plus question, pour l’instant, de déménager la Maison d’Arrêt.

Texte et photos Marie Painon

Marie Painon



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