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Mark Danielewski et David Mitchell

Le crash test dans les nuages


Mark Danielewski et David Mitchell


O Revolutions vs Cartographie des nuages

Deux auteurs, deux ambitions et deux conceptions du monde et du nouveau roman anglo-saxon à la fois compatibles et opposées. Avec O Révolutions et Cartographie des Nuages Mark Danielewski et David Mitchell révolutionnent la forme romanesque dans un même but, sans pour autant user des mêmes techniques. Qui convainc ? Qui réussit dans cette entreprise de démolition/reconstruction ?


- Lire l'entretien avec Mark Danielewski
- Lire les chroniques de O Revolutions et Cartographie des nuages

Mark Danielewski est américain, il est né en 1966. Né en 1969, David Mitchell est citoyen britannique. A eux deux ils incarneraient le renouveau de la littérature anglo-saxonne.
A la fois successeurs de la génération post-moderne de la fin des 60's, incarnée par Thomas Pynchon, Robert Coover, Don DeLillo ou William Gass et de la "génération X" des années 80, représentée par Douglas Coupland, Brett Easton Ellis ou Will Self, Mitchell et Danielewski affichent une même ambition : en découdre avec le roman classique pour élaborer le récit d'une époque chaotique entièrement vouée à la mondialisation économique, au formatage et à la disparition de ce qui rend l'humanité singulière. Hasard de l'actualité, O Révolutions et Cartographie des Nuages leurs seconds romans, sont publiés quasi-simultanément.

Danielewski ou le chaos

En 2002 Mark Z. Danielewski bouleversait les lettres américaines avec sa remarquable Maison des Feuilles. Somme littéraire, mais aussi objet hors normes, qui mixait allègrement pop culture et littérature expérimentale. Une "maison" ? Un labyrinthe plutôt, où se rencontrait Stephen King et post-modernisme, récit "interactif", mise en page "vivante" et typographie chaotique.
Dans La Maison des Feuilles, l'américain rudoyait la structure de l'objet "livre", en chamboulant une maquette mise entièrement au service de son récit. La typographie comme la mise en page, les sauts de ligne intempestifs, les colonnes multiples, les erreurs de justification, les notes de bas de pages, les renvois, mais aussi les documents administratifs, factures, journal intime, courrier personnel et autres croquis et photos, servaient totalement cette fabuleuse histoire d'aberration, dans laquelle un cinéaste découvrait une pièce fantôme. La Maison des Feuilles devenait ainsi dans les mains de son lecteur, à la fois paradoxe géographie et folie structurelle imprimée.

David Mitchell et l'oeuvre plurielle

Deux ans plus tard David Mitchell impressionnait également avec ses Ecrits Fantômes. Une vaste fresque interculturelle en forme de rhizome littéraire surfant sur les dernière théories de la physique quantique. Construit comme un recueil de nouvelles, ces Ecrits Fantômes réunissaient des personnages séparés par la distance ou le temps appartenant sans le savoir à la même histoire.
La "petite" histoire, celle de l'intime et la "grande", celle de l'humanité, son passé et son futur. Au hasard des rencontres, des voyages, des souvenirs et des évocations des uns et des autres, se croisaient ainsi un terroriste abandonné sur une île au Japon, un fan de jazz à Tokyo, un trader anglais en but au fantôme d'une petite fille à Hong-kong, l'âme d'un shaman en Mongolie, un trafiquant d'art à Saint-Pétersbourg et une voix perdue dans le cyberespace dans un futur innommé.
Mitchell se rendait ainsi maître d'un livre monumental, une œuvre multiple et plurielle qui use des dernières théories scientifiques comme des formes littéraires les plus expérimentales, pour célébrer l'ère du chaos avec une rare pertinence.

L'audace et l'inventivité dont faisaient preuve Ecrits Fantômes et La Maison des Feuilles n'empêchaient pas leurs auteurs d'afficher une maîtrise impressionnante, ni de cultiver un souffle romanesque confondant, tout en dessinant les contours d'une géographie littéraire de l'ère du chaos. Or, il faut bien avouer que si O Révolutions et Cartographie des Nuages cultivent les mêmes ambitions avec des recettes similaires, le résultat n'est malheureusement pas toujours à la mesure du prodigieux travail évoqué plus haut.

Les points communs

Dans O Révolutions et Cartographie des Nuages, Mark Z. Danielewski et David Mitchell partent d'un même postulat : Aux alentours de 1865-75, l'humanité bénéficiait encore largement de toutes les aubaines que notre planète pouvait lui offrir. Malgré les injustices et les guerres, l'homme était libre. Ou du moins pouvait s'approprier une liberté, parfois chèrement payée, mais souvent couronnée d'aventure, de découvertes et d'expériences. Le champ des possibles était sien. On pouvait prendre une goélette, "emprunter" une voiture et voguer à l'aventure sur les mers/routes du monde d'alors.

Pour Danielewski et Mitchell, l'amour était encore un grand sentiment, la jeunesse était folle et dangereuse, le monde semblait plus vaste, tout restait à découvrir, l'homme vivait vite, mourrait jeune, l'économie s'inventait au jour le jour.
Tout n'était pas encore que "stratégies marketing", "contrôle des masses", "mathématiques", "technologies", "statistiques" et "analyses de données". Cette vision, bien évidemment romanesque de l'histoire, est aussi celle qui alimente nos mythologies.

Pour Danielewski et Mitchell, au fil du temps, l'histoire humaine est devenue le récit d'une irrémédiable perte. Perte de la liberté, perte de la volonté, perte de la détermination et au final, perte du libre arbitre, au profit de ceux qui, sans scrupule, vampirisent la volonté, le courage, la générosité et l'amour d'autrui. Mais pour exprimer cette longue marche de l'humanité vers un destin forcément funeste, l'Américain et l'Anglais empruntent des chemins bien différents.

Danielewski : Le fond contre la forme

On l'a vu, Danielewski aime à révolutionner la forme. Une manière pour lui de rendre physiquement palpables les bouleversements de notre temps. Pour O Révolutions, il lui fallait trouver une forme qui puisse supporter l'ambition de globalité historique et romanesque de son texte. Récit d'un amour éternel et surtout intemporel, mais également prétexte à l'évocation de la jeunesse à travers le temps (ses codes, ses rites, son langage et son histoire souterraine). Ample peinture de l'histoire américaine et mondiale, O Révolutions pêche malheureusement par excès de formalisme.
L'obligation de suivre l'histoire de Sam et de Hailey - deux récits qui n'en font qu'un - sous forme de courts blocs de 4 x 90 mots, formant des pages de 360 mots, en les lisant l'un après l'autre, dans un jeu incessant de rotation à 360° (d'où, bien entendu le titre, "O Révolutions") tient plus de la gageure pour lecteur maniaque que de l'expérience littéraire plaisante.
Sans compter la lecture des "chronomosaïques" (terme inventé par l'auteur pour désigner les notes historiques qui courent tout autour de la saga de Sam et Hailey), que le lecteur abandonne au bout d'une dizaine de pages, incapable de suivre le "récit" déjà bien embrouillé et les "anecdotes" historiographiques n'ayant souvent strictement rien à voir avec nos deux protagonistes.

Quant au texte, qui tient du poème en prose, dans lequel s'entremêleraient récits et dialogues en argot, il n'arrange rien. L'ensemble est parfaitement cohérent, mais le jeu sur les couleurs (les "O" verts représentant Sam et les "O" or, Hailey) et les blocs de texte, l'impression inversée, la langue pseudo-Joycienne, tout cela fleure trop l'artifice et la convenance pour réellement convaincre. En privilégiant la forme sur le fond déjà bien mince ("l'histoire" de O Révolutions pourrait faire l'objet d'une courte nouvelle de 150 pages) Mark Z. Danielewski prend le risque d'abandonner ces lecteurs en court de route et de lasser les plus courageux. Dommage.

David Mitchell : Quand la forme sert le fond

A contrario, si David Mitchell a lui aussi choisi de construire son récit de façon peu orthodoxe, celui-ci reste parfaitement lisible et même totalement passionnant. Construit autour de 2 x 5 chapitres, + 1 central, Cartographie des Nuages compte en fait six histoires imbriquées. Comme dans O Révolutions, Cartographie des Nuages part du principe selon lequel, de la colonisation jusqu'au futur post-apocalyptique qui nous attend, l'humanité est condamnée par sa rapacité et court à sa perte.

Mais là où Danielewski emprunte tous les effets pyrotechniques mis à sa disposition par un demi-siècle d'expérimentations littéraires, Mitchell use simplement d'une structure en deux parties, dans laquelle ces différents récits divisés en leurs milieux, se retrouvent réunis et unis par des détails communs (objets passant d'un chapitre à l'autre, grains de beauté sautant des générations, écrits retrouvés, air de musique, impression de "déjà vue", souvenirs) pour aboutir au chapitre central, "La croisée d'Sloosha pis tout c'qu'à suivi", véritable colonne vertébrale du roman.

Arrivé là, le lecteur reprend le cours des nouvelles qu'il avait été obligé d'abandonner en cours de route, comme on descend une gamme, pour connaître enfin la conclusion de l'histoire entamée précédemment. En plus de ce procédé simple et ingénieux qui accroît l'intérêt du lecteur, le tour de force de Mitchell réside également dans l'aisance avec laquelle il s'approprie différents styles littéraires pour chaque "nouvelle", ne formant au final qu'un unique récit sur plusieurs siècle.
Du journal de bord d'un explorateur du Pacifique en 1875 à la correspondance d'un compositeur sans-le-sous dans la Belgique de 1930, en passant par le polar dans les Etats-Unis des années 70, le scénario de film tragi-comique évoquant l'évasion d'une maison de retraite à notre époque et le récit de science-fiction contant la condamnation d'un clone renégat dans un futur proche, Mitchell maîtrise parfaitement vocabulaire, formes, idées, et dispose d'assez de sense of wonder pour nous faire passer d'un récit à l'autre avec une aisance étonnante.

And the winner is...

A l'inverse de Danielewski, si l'Anglais innove, il rend également un vibrant hommage au caractère intemporel de la forme romanesque tout en ce moquant gentiment des velléités expérimentales de ses contemporains.

Mark Z. Danielewski
O Révolutions
(Denoël & D'Ailleurs)

David Mitchell
Cartographie des Nuages
(L'Olivier)

Maxence Grugier
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