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Kara Walker au MAM de Paris

White and black blues


Kara Walker au MAM de Paris


« Mon Ennemi, Mon Frère, Mon Bourreau, Mon Amour » au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris jusqu'au 9 septembre 2007

A coups de ciseaux dans le papier sombre, l’artiste afro-américaine Kara Walker investit le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris pour narrer par le noir et le blanc la déchirante histoire du peuple noir, esclave des Amériques.

Kara Walker aime la peinture de genre, la peinture d’histoire(s). Malgré la couleur foncée de sa peau, elle qui a grandi dans une Californie multiculturelle et progressiste, dit être « devenue noire » lors d’un voyage en Géorgie, là où être noir est chargé de sens, de « passions et de désirs interdits ». A l’instar de l’artiste nigérian Yinka Shonibare, dont on a pu voir récemment au Quai Branly les ironiques personnages en costumes XVIIIe à motifs africains, l’artiste se soumet volontairement aux fantasmes et aux mythes sur l’exotisme, l’animalité, la force, la vigueur sexuelle, la noblesse et autres clichés répandus depuis toujours sur les Africains.

L’énigme sans fin
Pendant plusieurs années, Kara Walker a patiemment consigné dans des petits carnets toutes sortes d’anecdotes et d’images illustrant ces a priori. Peu à peu, elle a fondé son travail sur cette contradiction passionnelle entre sa nationalité américaine et son origine africaine, qui en font à la fois une coupable et une victime par procuration. Porte-étendard involontaire de sa condition d’Afro-américaine, Kara Walker dit vouloir explorer le désir interracial, le fait de « se sentir comme poussée dans l’Histoire par une force extérieure pour le simple fait de se promener dans la rue avec un blanc ». Ainsi se demande-t-elle : « Qui suis-je au-delà de cette peau dans laquelle je vis, en dehors de ce lieu [les Etats-Unis] où l’on m’a changée ? ». Selon l’artiste, « toutes les mauvaises vibrations, les mauvais sentiments, toute la méchanceté et toutes les sortes d’associations vulgaires ou basiques avec le fait d’être noir, que ce soit noir-américain ou africain, ont fait surface dans [son] esprit et se manifestent dans [son] travail ».
L’œuvre qui ouvre magistralement l’exposition, intitulée Endless Conundrum (Enigme sans fin, 2001), exprime ce mélange de séduction et d’exploitation qui caractérise les rapports entre blancs et noirs au tournant du XXe siècle : des sculptures à clous congolaises, sources d’inspiration pour les avant-gardes « primitivistes » (le titre de l’œuvre se réfère à l’Endless Column de Brancusi), côtoient une Joséphine Baker hystérique et caricaturale. Les saynètes qui ponctuent ses dessins acides ou ses fresques découpées, telle Gone, An Historical Romance of a Civil War as It Occurred Between the Dusky Thighs of One Young Negress ans Her Heart (1994), rappellent la noirceur, au propre comme au figuré, des eaux-fortes de Goya. Dans Slavery ! Slavery ! (1997), Kara Walker communique une image non censurée de la vie dans les plantations du Sud : viol, violence et abus divers y sont figurés dans un dessin naïf, qui les rend d’autant plus insupportables.

L’histoire découpée
Partant du dessin, Kara Walker a découvert la technique du découpage, à la manière de Matisse découpant directement dans la couleur pour élaborer une œuvre entre peinture et sculpture. Venant épouser la courbure des murs du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, les œuvres dégagent une fascination magique, évoquant les veilleuses d’enfant projetant des images lumineuses, ou les figures en zinc du théâtre du Chat noir ; mais ici, le conte de fée vire à l’horreur psychanalytique quand la technique permet de figurer des scènes de meurtre (Excavated from the Black Heart of a Negress, 2002) ou de défécation. La référence au diorama du XIXe siècle fait glisser d’elle-même l’œuvre vers l’animation et le cinéma, modes d’expression auxquels Kara Walker, muée en marionnettiste, se consacre plus amplement aujourd’hui pour réaliser des petites séquences inspirées des films noirs des années 50, comme 8 Possible Beginnings or: The Creation of African-America (2005). Le dispositif du découpage a son importance, car il ajoute du sens à l’œuvre : l’artiste, taillant dans le papier noir, accomplit un « acte d’abstraction, [pour] trouver quelque chose dans l’espace noir et le sortir de l’ombre ». Tout en soulignant l’ambiguïté des relations humaines par l’anonymat de ses figures, l’artiste sort ainsi littéralement le peuple noir de l’ignorance historique dans laquelle il a été plongé.

Exposition Kara Walker — « Mon Ennemi, Mon Frère, Mon Bourreau, Mon Amour »
Paris, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris
20 juin – 9 septembre 2007

Crédits photos (de haut en bas) :
Sans titre, 2001 - 2005, Collection privée, DR
Testimony : Narrative of a Negress Burdened by Good Intentions (Témoignage : Récit d’une Négresse Accablée de Bonnes Intentions), 2004, extrait de film, © Walker Art Center, Minneapolis
Excavated from the Black Heart of a Negress (Arraché du Coeur Noir d’une Négresse) (détail), 2002, Découpure de papier noir, Courtesy Kara Walker et Sikkema Jenkins & Co., New York, © Kunstverein, Hanovre
Endless Conundrum, An African Anonymous Adventuress (Enigme sans Fin, Une Aventurière Africaine Anonyme), 2001, Découpure de papier noir et brun, Collection Walker Art Center, Minneapolis, T. B. Walker Acquisition Fund, 2002 © Walker Art Center, Minneapolis. Photo: Glenn Halvorson, Minneapolis

Magali Lesauvage