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Le Roi Lear - Jean-François Sivadier

Le roi Bouchaud


Le Roi Lear - Jean-François Sivadier


Théâtre Nanterre - Amandiers jusqu'au 27 octobre, puis en tournée

Jean-François Sivadier et sa troupe étaient de retour à Avignon après La vie de Galilée en 2002 et La Mort de Danton en 2005. Ils ont passé l'épreuve de la cour avec un spectacle façon théâtre de tréteaux, une décontraction apparente, une distribution dominée par l'éblouissant tandem Nicolas Bouchaud - Norah Krief. La pièce est maintenant programmée aux Amandiers.

La voile rouge qui recouvre le plateau est gonflée par le vent féroce. Les acteurs dialoguent, on ne réalise pas vraiment que la représentation a commencé. L'habituelle demande d'extinction des portables sonne comme une réplique-même du texte. Lear apparaît tout en haut des gradins. Il les descend à toute vitesse, serre quatre mains dans le public avant de rejoindre la scène. C'est Nicolas Bouchaud, costume rouge et noir, un brin goguenard, décontracté. Comme pour dire "même pas peur".
Lear donc. Exit le vieillard. Le roi prend ici l'apparence d'un quadragénaire robuste et beau. Il a trois filles: Goneril (Murielle Colvez), épouse du duc d'Albany, Régane (Christophe Ratandra), épouse du duc de Cornouailles et Cordelia (Norah Krief). Il leur attribuera les parts de son royaume en fonction de l'amour qu'elles lui témoigneront dans un discours immédiat. Si les deux premières jouent le jeu, la troisième, incapable de mentir, ne trouve rien à dire, sinon le mot "rien". Il la renie, avant de bannir le fidèle Kent qui prenait sa défense. Accompagné de son fou et trahi, Lear s'impose l'errance et sombre peu à peu dans la folie. Drôle de monde que celui "où les fous guident les aveugles". La folie donc, le pouvoir, l'amour, la famille, le travestissement, et l'identité sont autant de thèmes au coeur du texte. Cette tragédie vertigineuse avec son lot de guerres, meurtres, complots et autres manipulations est d'une noirceur désespérée et infinie. Pourtant parfois le rire affleure et Sivadier mêle les registres, gravité et plaisanterie, drame et comédie. Comédie qu'il affectionne davantage.

Théâtre de tréteaux
Confusion générale, confusion des sexes, deux femmes jouent des rôles d'hommes (Nadia Vonderheyden et Norah Krief), un homme un rôle de femme (Christophe Ratandra). La nouvelle traduction de Pascal Collin est brute et s'autorise parfois quelques touches de modernité.
La troupe de Sivadier passe l'épreuve de la Cour ? Elle le fera avec une nonchalance apparente, sans le cérémonial quasi-obligé que cela impose. Sous le voile rouge, un plateau de bois légèrement incliné, parsemé de trappes, qui se désarticule au fil de la représentation. Pas d'effet de manche, pas de stylisation, peu d'éclairages, quelques poursuites, un beau théâtre d'ombres.
La machine théâtre s'active à vue. Les pans du plateau sont déplacés au fil de l'action. Les acteurs plongent leur main dans des seaux de poudre de perlimpinpin: farine blanche pour figurer la vieillesse, sable rouge pour figurer le sang. Costumes classiques et contemporains, musique idem. Si la première partie du spectacle est soignée, la deuxième l'est moins.
On est là dans la tradition d'un théâtre de tréteaux sans esbrouffe qui existe surtout par l'incroyable investissement de ses acteurs - Sivadier se donne le rôle discret du roi de France. Des acteurs virevoltants, généreux dans une perpétuelle adresse au public. La distribution inégale (Nadia Vonderheyden en Kent et Vincent Dissez en Gloucester tirent leur épingle du jeu) est dominée par le prodigieux duo Nicolas Bouchaud-Norah Krief.
Lui Lear habité, éclatant, d'une puissance inouïe, et aux cris poignants. Elle Cordelia intense et Fou réjouissant, petit lutin malicieux, bondissant et chanteur. Tour à tour léger et profond, fidèle suivant qui s'amuse avec son maître autant qu'avec le public, demandant mille fois si "ça va?". La richesse du duo culmine dans la scène de la tempête où, sur un plateau nu figurant une lande hostile, ils tentent de résister aux éléments déchaînés pendant que, dans la vraie vie, le mistral glacial s'engouffre dans la moindre parcelle de la Cour.
Cette image restera. Comme l'envol de Kent dont l'ombre se projette sur le haut mur du Palais. Comme la course folle et sombre d'un Gloucester aux yeux arrachés. Comme enfin ce Lear qui s'écrie: "Tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais" et vient mourir sur le corps défunt de sa Cordelia chérie après l'avoir coiffée du bonnet de son fou magnifique. Où se confondent les deux personnages incarnés par Norah Krief dans une ultime ironie.

Le Roi Lear, William Shakespeare
Mis en scène par Jean-François Sivadier, Cour d'honneur d'Avignon jusqu'au 27 juillet. Théâtre des Amandiers, Nanterre, du 15 septembre au 27 octobre. Théâtre National de Bretagne, Rennes, du 19 au 29 mars 2008.

Crédit photos : © Christophe Raynaud de Lage

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