Il y a deux ans de ça, on espérait plus pour Shaun Ryder, leader et compositeur principal des Happy Mondays, qu’une fin rapide et la moins douloureuse possible. L’homme était apparu hagard dans un documentaire de la BBC, soufflé de partout, incapable d’aligner trois mots dans le bon ordre et le cerveau visiblement détruit par des décennies d’excès. Reformés depuis 2004 pour quelques concerts événements, le moins qu’on puisse dire est que les Mondays n’avaient pas pleinement convaincu sur scène, englués dans des mises en scène grandiloquentes chargées de camoufler tant bien que mal la demie absence cérébrale de leur leader.
La surprise est d’autant plus forte et meilleure aujourd’hui à l’écoute de ce grand et crâneur Unkle Dysfunktional qu’on avait appris à désespérer depuis l’inégal Stupid Stupid Stupid, des Black Grape (1997) du talent de notre ancien facteur préféré (à égalité avec Olivier Besancenot) et placé sa figurine à côté de celle de Shane Mac Gowan, sur l’étagère des monuments en voie de disparition. Avec ce nouvel album, Shaun Ryder réussit le petit prodige de régler définitivement son compte à l’ère Madchester et de survivre à son propre personnage en le ressuscitant.
La légende des Mondays, pour les plus jeunes, prend naissance lors d’un concours de live-crochet organisé par Tony Wilson dans les locaux de l’Hacienda en 1986, à Manchester. Les Mondays s’alignent pour avoir accès à l’open-bar et terminent bons derniers, dans l’ordre de passage et au classement final, après avoir picolé gratis une bonne partie de la soirée.
Pas rancunier, Wilson qui a repéré leur attitude et le… talent de Shaun Ryder les signe sur son label Factory avec le projet d’en faire les figures de proue de la nouvelle rave culture. Le premier album des Mondays, renforcés très vite par Bez, le danseur fou et azimuté joueur de maracas, homme de compagnie de Ryder, dealer au grand cœur, sort en 1987 et s’appellera Squirrel and G-Man 24 H Party People Plastic Face Cant Smile (White Out), l’un des titres les plus longs et bizarres de l’histoire du rock. John Cale est à la production et arrive difficilement à discipliner un groupe qui, dès le départ, n’a ni méthode, ni concentration, ni, disons-le, de chansons à promouvoir. Malgré ça, les Mondays se distinguent du lot en alignant des titres dont le rythme mi-funk, mi-rock, et pas encore tout à fait dance music, fait écho aux pulsations cardiaques provoquées par un gobage d’ecstasy (d’où leur nom). Les textes de Shaun Ryder, qui invente, avant l’heure, un parlé slammé entre Gainsbourg et Public Enemy, évoquent des personnes singulières qui gravitent autour du groupe (Tart Tart), le quotidien de cette nouvelle génération perdue ("Kuff Dam", Oasis, 24H Party People) ou des détails paranoïaques tirés de sa vie de drogué obsédé sexuel ("Olive Oil", "Little Matchstick Owen Rap").
Un an plus tard, le phénomène Mondays explose et prend toute sa dimension avec l’album Bummed. Ryder met en place un système de composition assis sur des rythmes bizarres et des allitérations (toujours présent sur Unkle Dysfunktional), comme le fameux enchaînement "Henny penny, Cocky locky, Goosey loosey, Turkey lurkey" sur "Moving In With". Les Mondays pillent les Beatles ("Lazyitis") par manque d’inspiration et offrent au monde un instantané de culture club. Bummed est un album emballant mais affreusement mélancolique. Shaun Ryder, Bez et les autres entendent enterrer le souvenir de Ian Curtis en dansant sur son cadavre. Les références à la drug culture sont omniprésentes, tantôt effrayantes sur "Brain Dead", béates sur "Wrote For Luck", élégiaques sur "Lazyitis", planantes sur l’excellent "Mad Cyril", ou rebelles sur "Country Song". Avec Gary Whelan à la batterie, le frère de Shaun à la basse et Bez en tête de gondole virevoltante et exorbitée, les Mondays inventent un genre nouveau qui plonge ses racines musicales dans la tradition funk de Manchester et ouvre un espace vers les nouvelles technologies du dopage et de l’information.
La machine Mondays se surpassera une dernière fois avec Pills n’ Thrills And Bellyaches, classique instantané et sommet artistique de l’ère Madchester. Shaun Ryder et le groupe déjà en surchauffe depuis longtemps engloutissent à 5 ou 6 l’équivalent de la consommation médicamenteuse de la caravane du Tour de France sous l’ère Festina et imposent une collection de fantasmes morbides, ultrasexuels ou complètement déjantés, qui mène les foules vers la folie furieuse. "Bob’s Yer Uncle" est un monument salace, tandis qu’on danse encore aujourd’hui sur "Kinky Afro". Par delà le folklore, Pills n’ Thrills est un vrai album à l’ancienne où les mélodies (même piquées à droite à gauche) tiennent la route, où les basses vous fusillent les oreilles et les textes donnent le sourire. L’album continue d’apparaître plus de 15 ans après, parmi les 30 ou 50 meilleurs disques de l’histoire du rock, ce n’est pas un hasard. Le talent des Mondays, à cette époque, repose sur la fusion avant-gardiste de la house music (dont on rappelle qu’elle prend sa source dans les rythmes funk et, très localement, dans la Northern Soul) et du rock indépendant.
La suite est aussi amusante qu’un film de Claude Zidi. La caravane des Happy Mondays s’installera à la Barbade pour un ultime album, fin de règne, en 1992, engloutissant les derniers deniers de sa maison de disques. Shaun Ryder et Bez plient, durant le séjour, la moitié des véhicules de l’île, vendent une partie du studio d’enregistrement en pièces détachées (pour acheter de la dope) tandis que les crises internes se multiplient sur fond de dépression du chanteur. Les biographies de Ryder et de Bez sur le sujet sont des morceaux d’anthologie. Yes Please est, de surcroît, massacré par une production qui lisse le son cradingue funk-rock et acid des Mondays en une sorte de sale tambouille caribéenne. Subsistent quelques chansons comme "Total Ringo", "Dustman", "Stinkin Thinkin" et "Cowboy Dave", encore écoutables aujourd’hui.
Le groupe éclate dans la foulée, éjectant son leader qui s’allie quasi immédiatement à l’ex Paris Angels Wags et au rappeur Kermit pour donner, deux ans plus tard, l’excellent album It’s Great When You’re Straight, avec le terroriste Carlos en couverture. Dans la lignée de Pills n’ Thrills, la musique de Black Grape (le nom de ce groupe) incorpore au cocktail des Mondays des éléments hip-hop qui donnent des titres mémorables comme "Reverend Black Grape", "In The Name of The Father" ou le très beau "A Big Day in the North". Black Grape survit à un second album avant que Ryder se perde jusqu’en 1999, où une première tentative manquée de reformation des Happy Mondays (le single pourri "The Boys Are Back In Town" en témoigne) le renvoie dans la clandestinité.
Le reste est mal connu mais Ryder s’égare, s’envoie des putes thaï, passe au crack industriel et prend 150 kilos, reformant le groupe tous les deux ans pour assainir sa situation financière, jusqu’au jour où (légende toujours), il décide de redevenir un mec clean et retrouve l’envie de composer. Ryder appelle Bez et Gary Whelan, les deux seuls vrais rescapés de l’équipe originelle, enrôlent quelques nouvelles recrues. Et nous y voilà…

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