Mise en scène par Krzysztof Warlikovski au festival d'Avignon
Les destins croisés de deux couples déchirés, dans une Amérique reaganienne hantée par le sida, passionnent et bouleversent. Homosexualité, famille, pardon et faute : en s’emparant d'Angels in America, le texte de Tony Kushner, le Polonais Krzysztof Warlikovski continue de creuser son sillon.
C’est précisément le sida le sujet central de la pièce, avec la famille, l’identité sexuelle, la religion, le poids des traditions. Encore et surtout, le pardon et la faute. Autant de thèmes chers à Krzysztof Warlikovski, metteur en scène écorché vif et fulgurant, qui, d’Hanoch Levin à Sarah Kane, creuse le même sillon depuis des années.
Angels in America, fresque contemporaine signée Tony Kushner et sous-titrée Fantaisie gay sur des thèmes nationaux paraît en 1991. Elle livre le cheminement de deux couples dans l’Amérique reaganienne : Joe et Harper Pitt, Prior Walter et Louis Ironson. Des Mormons (mal) mariés, lui avocat, homo refoulé, elle, dépressive hallucinée et obsédée par le trou de la couche d’ozone. Et un couple de gays dont l’un, se découvrant atteint du sida, est abandonné par l’autre. Autour d’eux, un travesti aide-soignant, un rabbin diablement drôle et un avocat épouvantable : Roy Cohn, personnage ayant existé, proche de Mc Carthy, anti-communiste primaire, raciste, homophobe, qui aura jusqu’au bout nié son homosexualité et son sida préférant parler de cancer du foie.
Ange bancal
Sur le vaste plateau, une moquette noire parsemée de grosses fleurs. Les murs sont recouverts de papier argenté dans lequel l’image du public se reflète. Au centre d’un décor changeant, des chaises et des fauteuils dépareillés, déplacés à vue et un lit d’hôpital. Un cercueil aussi, celui de la grand-mère de Louis quand le spectacle commence, celui qui attend Roy. Et les autres… On est dans un appartement, dans une chambre d’hôpital, dans un bureau, dans Central Park ou en Antarctique.
Dans un va-et-vient permanent entre rêve et réalité, épisodes vécus et visions, les destins des personnages se confondent, s’entremêlent, jusqu’à ces scènes séparées dans le texte original, que Warlikovski a montées en parallèle. La confrontation des deux couples, et les dialogues enchevêtrés donnent à leur déchirement une force incroyable. Mensonge d’un côté, abandon de l’autre, amour maladroit, déchiré. Situations sans issue qui conduisent à la chute inexorable.
Un ange veille sur les héros. Mais c’est une femme, sans ailes et, avant de se glisser dans une robe bleue évaporée, un ange aux lunettes noires, déchu et bancal.
L’Amérique de Kushner est glacée et brûlante, invivable et cruelle. Pour le rabbin, c’est un « pays étrange, un melting-pot où rien ne se mélange ». « L’Amérique n’est pas un pays pour les faibles », clame Roy, tandis que Belize ironise : « Le con qui a écrit notre hymne, il a placé le mot liberté sur une note tellement haute que personne n’arrive à la chanter. »
L’Amérique de Kushner, l’Amérique d’hier, c’est aussi la Pologne de Warlikovski, Pologne d’aujourd’hui aux relents de puritanisme et d’intolérance. La pièce, poétique, est aussi en cela résolument politique. Intime et universelle. Mise en scène en cordeau, direction d’acteurs magnifiques. Les comédiens, tous très bons, aiment leurs personnages et nous les font aimer. De ce spectacle tumultueux et foisonnant, tour à tour bouleversant et drôle, de ce voyage au long cours, on ne sort pas complètement indemne.
Angels in America au festival d’Avignon
De Tony Kushner, mes par Krzysztof Warlikovski
Jusqu’au 22 juillet, Cour du lycée St-Joseph, Avignon.
Puis du 1er au 5 mars 2008 au Théâtre National de Strasbourg, du 13 au 18 mai au Rond-Point à Paris, les 22 et 23 mai au Théâtre National de Toulouse.
Sur le web :
- Programme détaillé et renseignements sur le site du festival
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