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Année 1992

Les années quatre-vingt

Errance et nouveaux auteurs

Petite histoire du cinéma japonais (8/9)

Les années quatre-vingt subissent la désolation laissée par la décennie précédente. Les studios survivent mal, la société des loisirs est partout, mais quelques cinéastes naissent ou perdurent dans ce contexte d’errance artistique avec quelques œuvres symptomatiques.

1. Histoire du cinéma japonais
2. Les années 1910
3. Les années 1920
4. Les années 1930
5. Les années 1950
6. Les années 1960
7. Les années 1970
8. Les années 1980
9. Années 1990 à nos jours
Les années quatre-vingt marquent pour l’industrie cinématographique japonaise les débuts d’une longue errance économique dont elle sort aujourd’hui, et artistique dont elle n’est jamais sortie. Tout commence avec la situation exsangue laissée par les studios au début des années soixante-dix. Malgré un cinéma de genre revitalisé par des excès de sexe et de violence et la présence de quelques grands réalisateurs primés comme Kurosawa, Imamura ou Oshima qui continuent de tourner, mais comme ils peuvent, parfois avec des capitaux étrangers, l’industrie est moribonde. La télévision a décimé le cinéma, et la population, prenant alors définitivement conscience d’être la plus riche du monde, se détourne progressivement des salles, attirée par d’autres loisirs. Même la jeunesse préfère se plonger dans la musique ou le manga en pleine explosion industrielle (librairie et télévision). Le cinéma n’est pourtant pas complètement oublié ; simplement, on regarde désormais plus souvent les films chez soi, à la télévision ou grâce au magnétoscope qui fait son apparition.

Avec cette nouvelle configuration du paysage japonais, il est plus difficile d’établir une classification par genre, studios ou stars. Chaque mouvement est davantage spontané même si l’industrie n’est évidemment pas à l’abri des modes permettant d’établir de nouvelles hiérarchies. Dans un tel contexte, la télévision permet l’émergence de réalisateurs passés d’abord par la publicité ou la télévision, notamment Jun Ichikawa avec Bu Su (1987) et deux adaptations de la romancière Banana Yoshimoto, Kitchen (1989) et Tsugumi (1990), centrées sur la fragilité des adolescentes. Autre transfuge de la télévision, où il est un des animateurs comiques les plus populaire, Takeshi Kitano. Déjà vu au côté de David Bowie dans Furyo (1983) d’Oshima, Kitano réalise son premier film, Violent Cop (1990), par hasard, le film devant au départ être tourné par Kinji Fukasaku. Mais c’est seulement à Cannes en 1993 avec Sonatine que l’occident découvre les yakuzas ironiques de son cinéma.

Si les années quatre-vingt sont un désastre pour l’industrie cinématographique japonaise, il en est autrement pour l’économie globale du pays, en plein boum technologique. Ce rapport à la technique, aux machines, qui influence naturellement l’image, le cinéma, se nourrissant désormais de la télévision, se retrouve dès les premiers films de Shinya Tsukamoto. Devenu mondialement célèbre avec Tetsuo (1989) et sa suite Tetsuo II - Body Hammer (1992), le jeune cinéaste s’inspire du mouvement cyberpunk et crée un univers où l’homme et la machine fusionnent, le tout filmé dans un style post expressionniste délirant, en noir et blanc, bourré d’effets visuels hérités du vidéo clip ou du cinéma expérimental.

Dans le même esprit et sorti un an avant Tetsuo (dont il s’inspire en partie), Akira (1988), le film d’animation adapté de son propre manga par Katsuhiro Otomo, est un choc universel. Premier manga édité en France, Akira montre un Tokyo futuriste où une bande de jeunes livrés à eux-mêmes incarnent le catalyseur de l’entropie économico-industrielle que vit alors le pays. Dans le même sillon érigé sur les fantasmes d’une industrialisation massive croisant naturellement le mouvement punk, Sogo Ishii se fait remarquer dès la fin des années soixante-dix avec Panic in High School (1978), puis son grand opéra punk Burst City (1982). Véritablement impur, autant inspiré par la musique que le manga ou le cinéma expérimental, le cinéma de Sogo Ishii est à l’image de son pays et son époque, se nourrissant de tout, et vite.

Années quatre-vingt toujours, face à l’angoisse du cataclysme industriel, les films catastrophes cartonnent (voir chapitre sept). C’est dans un tel contexte que naissent les premiers films d’animation personnels de celui qui sera considéré comme une gloire nationale, Hayao Miyazaki. Dès Nausicaa et la vallée du vent (1982), son second long-métrage, il développe ce qui sera un de ses thèmes principaux, une certaine conscience écologique - thème que les Japonais ont souvent recyclé que ce soit au cinéma ou dans d’autres domaines. L’époque ne cessera ensuite de sourire à Miyazaki, puisqu’il réalisera chef d’œuvre sur chef d’œuvre, notamment Mon voisin Totoro (1988) et Le Château dans le ciel (1986), que l’occident mettra longtemps à connaître. Dans le même temps, son ami Isao Takahata tourne lui aussi son premier chef d’œuvre, Le tombeau des lucioles (1988), un des plus grands mélodrames jamais tournés sur la guerre, alors que celle-ci résonne toujours dans les mémoires.

Toujours autour des angoisses apocalyptiques qui font alors l’objet de plusieurs films, Imamura tourne Pluie noire (1989) adapté d’un roman de Masuji Ibuse. Le film évoque l’enfer vécu par les habitants d’une paisible région rurale, mourant les uns après les autres, suite aux conséquences qu’a engendrées Hiroshima. A la même période, Imamura tourne aussi La balade de Narayama (1983) qui lui vaut la palme d’or à Cannes. D’autres visions d’après la bombe, moins littérales mais tout aussi prégnantes, apparaissent également dans le septième sketch de Rêves (1990) de Kurosawa, entièrement produit par la Warner Bros.

Enfin, durant cette période, d’autres cinéastes apparaissent ou continuent de tourner avec des hauts et des bas. Ainsi de Seijun Suzuki qui revient tardivement à la réalisation après l’échec de La marque du tueur. Il tourne quelques films remarquables comme Mélodie Tzigane (1980) et Brûmes de chaleur (1981) où il revient sur l’ère Taisho à travers des œuvres plus classiques mais à la beauté visuelle toujours aussi puissante. De son côté, Kinji Fukasaku se tourne vers le drame et des chambaras de qualité inégale dont on peut malgré tout retenir Samouraï Reincarnation (1981) et La vengeance du samouraï (1987), avec Sonny Chiba. Nagisa Oshima tourne lui son étrange histoire de zoophilie avec Max mon amour (1986), produit et tourné avec des capitaux et des comédiens français. Quant à Kon Ichikawa, il continue de tourner presque un film par an, un peu dans tous les genres.

Concernant les révélations, les années quatre-vingt voient apparaître les films d’un réalisateur exigeant d’autant qu’il tourne peu, Kohei Oguri. Avec son premier film La rivière de boue (1981), tourné en noir et blanc et sur le thème de l’enfance, il fait preuve d’une sobriété peu commune. Autre révélation, Juzo Itami, qui se spécialise dans une critique acerbe des travers de la société avec une série de films à succès comme Funérailles (1984) ou Tampopo (1985). Enfin, dernier et non des moindres à se distinguer durant les années quatre-vingt quoiqu’il reste encore méconnu, Kaizo Hayashi, notamment avec son premier film Dormir comme on rêve (1986). On le retrouvera lors de la décennie suivante avec sa trilogie en hommage au film noir (Mike Hama) dont les deux derniers volets sont considérés comme ses meilleurs films. On y retrouve aussi l’acteur Joe Shishido, devenu célèbre dans les années soixante par les films de Suzuki.

Illus.1 : Mon voisin Totoro, Hayao Miyazaki ; © Le Studio Ghibli
Illus.2 : Tampopo, Juzo Itami
Illus.3 : Rêves, Akira Kurosawa


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Jérôme Dittmar - 02 octobre 2007

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