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Du déclin des majors à l'explosion des genres

Du déclin des majors à l'explosion des genres

Les années soixante-dix

Les années soixante-dix voient l’implosion des studios et l’arrivée massive du cinéma de genre. Plus sexy et violent pour contrer la télévision, celui-ci fait la part belle aux films de yakuzas et à un cinéma qui épouse aussi l’air du temps.

Amorcé durant les années soixante mais décisif pendant les années soixante-dix, le développement de la télévision entraîne une chute brutale de la fréquentation en salles et par conséquent un déclin important des majors. A partir de la seconde moitié des années soixante, la Nikkatsu tente ainsi d’essuyer ses pertes en vendant consécutivement ses salles l’une après l’autre, ses studios de tournage et le siège de la société. Cependant, en dépit du démantèlement de la société, les tournages se poursuivent grâce aux forces syndicales. On y tourne alors dès 1971 des pornos à petit budget appelés roman-porno (genre populaire durant cette décennie où sort aussi L'Empire des sens d’Oshima), en opposition au pinku eiga. Malgré les contraintes, certains cinéastes se sont fait remarquer avec le roman-porno, comme Tatsumi Kamashiro (La rue de la joie, 1974) et Masaru Konuma (La Vie secrète de Madame Yoshino, 1976), qui ont ainsi réalisé quelques beaux films.

De son côté, la Daei, qui se maintenait au moyen d’un système de ventes similaires, déclare faillite en 1971. Là encore une partie du personnel réussit à créer un syndicat et lutta pour rétablissement de la société. Dans un tel contexte, la Toho et la Shochiku n’eurent d’autre choix que de se lancer dans une activité diversifiée qui les conduira à réduire progressivement leur personnel et à vendre une partie de leurs studios, provoquant une chute rapide de leurs productions.

Devant une telle refonte du paysage, on peut commencer par noter le retour d’un des thèmes favoris du cinéma japonais, la pauvreté (ou les marginaux), au moment où le pays prend conscience d’être l’un des plus riches du monde. Quelques titres sont à retenir, notamment Une famille de Yoji Yamada (1970), l’histoire d’une famille pauvre de Nagasaki souhaitant partir travailler des terres en friche à Hokkaido et qui en se confrontant à l’essor économique déboussolé du pays pose un regard incrédule sur sa prospérité. Dodeskaden (1970) qui relate la vie dans un bidonville intemporel où malgré la misère on continue à vivre - film que certains considèrent comme le chef d’œuvre d’Akira Kurosawa et qui est aussi son premier tournage en couleur. God Speed you, Black Emperor (1976), le beau et passionnant documentaire de Mitsuo Yanagimachi sur un gang de bosozoku, des bandes de jeunes motards. Enfin, et surtout, quelques films d’Imamura, grand spécialiste des marginaux et des déclassés, comme son documentaire L’histoire du Japon racontée par une hôtesse de bar (1970) sur les souvenirs d’une ex-prostituée d’une base américaine devenue gérante de bar.

Les années soixante-dix et le début des années quatre-vingt au Japon sont aussi, comme aux Etats-Unis, une période de diversification du cinéma de genre, qui doit aller toujours un peu plus loin pour faire revenir ses spectateurs dans les salles. Le film de guerre fut alors un moyen efficace pour tourner des œuvres au traitement spectaculaire. Ainsi avec La flotte alliée (1981) de Shuei Matsubayashi, le public eut son lot de cadavres. De même, alors qu’il est à la mode aux Etats-Unis, le film catastrophe fait son apparition. Citons le grand succès de l’époque, La submersion du Japon (1974) de Shiro Moritani, un film à grand spectacle bourré d’effets spéciaux où l’archipel est enfoncé au-dessous du niveau du Pacifique. Ainsi que Virus (1980) de Kinji Fukasaku, où après la destruction atomique de l’humanité, un survivant japonais arpente le continent américain à la recherche d’un autre survivant.

C’est également dans ce contexte, influencé de plus en plus par la science-fiction, qu’arrivent de nombreux films d’animation projetés en salles (il y eu des précédents comme Horus Prince du soleil d’Isao Takahata en 1968). Deux grands succès de l’époque à retenir, issus de l’œuvre du mangaka Leiji Matsumoto , d’abord Yamato, cuirasser du cosmos (1977) de Toshio Masuda, un prélude aux aventures interstellaires du capitaine Harlock, plus connu chez nous sous le nom d’Albator, série télé au succès mondial. Et Galaxy Express 1999 (1979) de Rin Taro, future star de l’animation japonaise. A considérer aussi les premiers films du poète Shuji Terayama comme Jetons les livres et sortons dans la rue (1971) ou Cache-Cache Pastoral (1974) qui avec leur style psychédélique sinon expérimental et leur ton subversif collaient particulièrement à l’époque.

Autres genres, autres manières d’attirer le public, les films sur la jeunesse ou seishun eiga, initiés pendant les sixties à la Nikkatsu (voir chapitre six). Plus extrême, violent, sexy, nihiliste et rock, tel était alors le mot d’ordre de ces films atteignant un niveau d’excellence avec ceux de Toshiya Fujita , surtout la série Stray Cat Rock. Le meilleur épisode, Stray Cat Rock : Sex Hunter (1970), étant signé d’un autre réalisateur attitré de la série, Yasuharu Hasebe, une œuvre psychanalytique, violente et à l’ambiguïté radicale sur la situation des métisses au Japon. Film où par ailleurs on retrouve la sublime actrice Meiko Kaji , superstar de l’époque, qui tourna aussi pour Fujita deux jidai-geki aujourd’hui cultes au point que Quentin Tarantino les cita lors du final de Kill Bill : volume 1 (2003), à savoir Lady Snowblood (1970) et sa suite Lady Snowblood 2 : Love Song of Vengeance (1974). Œuvres où la beauté de l’actrice culmine dans un déchaînement de violence stylisée.

Meiko Kaji toujours que l’on croise aussi à cette époque dans la très populaire série de films de femmes en prison Sasori dont les trois premiers épisodes, La femme Scorpion, Elle s’appelait Scorpion (1972) et Female Prisoner Scorpion: Beast Stable (1973), révèlent un grand cinéaste féministe, Shunya Ito . Réalisateur qui cessera de tourner jusque dans les années quatre-vingt, où dès lors il signera jusqu’à aujourd’hui une dizaine de films, parfois réputés, souvent récompensés, mais totalement méconnus en occident. Genre du film de prison par ailleurs popularisé dès les années soixante avec la série culte de Teruo Ishii, Abashiri Prison (1966-1967).

Meiko Kaji encore que l’on retrouve également à l’affiche de quelques uns des meilleurs films de Kinji Fukasaku de cette période. A savoir ses yakuza eiga, genre qu’il révolutionne alors totalement en renversant ce qu’on appelle le ninkyo eiga (le film de yakuza héritant des codes traditionnels du jidai-geki). En quelques années, Fukasaku tourne ainsi une série de chefs d’œuvre d’une violence et d’un nihilisme alors inédits, dans un style qu’il dira inspiré du néo-réalisme italien. Ces films sont entre autres, la série Combat sans code d’honneur (1973 -1974, six films) inspirée par Le Parrain (1972) de Coppola et les mémoires d’un vrai yakuza, Guerre des gangs à Okinawa (1971), et surtout Le cimetière de la morale (1975). Des films souvent cités dans le panthéon des auteurs cultes de Quentin Tarantino. Autre série culte des années soixante-dix où la violence explose en s’inspirant toujours plus de la bande dessinée, Baby Cart (1972 -1973) dont Kenji Misumi sera l’initiateur et le réalisateur de quatre des six épisodes. Inspiré d’un manga, Baby Cart est vite devenu populaire avec sa mise en scène stylisée, graphique et spectaculaire qui inventa un jidai-geki aussi nouveau que les films de Sergio Leone l’étaient alors pour le western.

Illus.1 : Combat sans code d'honneur, Kinji Fukasaku (1973)
Illus.2 : Lady Snowblood, Toshiya Fujita
Illus.3 : L'Histoire du Japon raconté par une hôtesse de bar, Shohei Imamura (1970)
Illus.4 : Affiches de Stray Cat Rock

Jérôme Dittmar

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