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Robert De Niro cinéaste nous revient en pleine forme. The Good Shepherd (le bon berger) devenu ce bien lourd Raisons d’Etat, est un remarquable double portrait, celui d’un homme dans un groupe, qui trouve une profondeur rarement atteinte par les films d’espionnage. Un grand film d’(avant l’)Action.
Edward Wilson est un homme de l’ombre. Discret, menant une vie aussi répétitive que secrète, il incarne les services secrets dans leur essence pure : un fonctionnariat tient dans ses mains le pouvoir officiel du pays. Et lorsque le pays, ce sont les Etats-Unis, et que ce fonctionnariat de luxe se nomme la CIA, tout juste née, l’employé du mois Edward Wilson se retrouve parmi les personnes qui dirigent la première puissance mondiale en pleine guerre froide. Comment en arrive-t-on là, et à quel prix ? À la fois pédagogique et fortement angoissant, Raisons d’Etat est un anti-film d’espion, et un véritable film « sur » la politique. Celle que l’on ne voit pas, à l’heure où l’on croît tout savoir à tout instant. En un mot : celle qui agit vraiment.
Alors que la CIA est devenue un sujet surexploité, entre les séries télévisuelles qui semblent nous en dévoiler l’endroit, l’envers et le décor avec moult effets spéciaux, des documentaires interviewant des ex-agents secrets, et des films aux scénarios à tiroirs, Raisons d’Etat redonne une certaine virginité à « l’Intelligence » (les services secrets) américaine… ou du moins il nous offre un regard dont le classicisme passerait presque pour de l’exotisme. Si De Niro cinéaste ne nous avait pas jusqu’à présent bouleversé, il trouve ici un tempo, lent, et des ambiances qui, si elles nous rappèlent par instants ses maîtres et amis Scorsese ou Coppola, s’opposent aux nombreux clichés liés à un tel sujet. Pour évoquer la naissance de la CIA et la guerre froide, le cinéaste recourt en effet à une mise en scène d’une grande sobriété, à l’image de son personnage principal, l’objet de fascination le plus paradoxal qui soit. Le comble de l’agent secret se confond ainsi avec l’image du parfait fonctionnaire : point d’exotisme ni d’aventure, mais une vie répétitive (et non monotone), réglée au millimètre, où pas une once d’émotion ni d’effusion ne doit voir le jour.
Avec son imperméable, ses grosses lunettes et son chapeau, le style de son époque, les années 50, Wilson pourrait presque sortir d’une toile de Magritte, des centaines d’individus similaires semblant issus du même moule. Alors que son père, membre des services secrets, est mort prématurément, il se voit approché par le club d’élite des futures gens importants du pays : la mystérieuse Skull and Bones Society. Dans cet équivalent du Franc-Maçonnisme, quand même un peu déviant, avec ses combats de catch dans la boue en guise de bisutage, on suit le parcours classique des élites occidentales : parrainage, mise à l’épreuve, éthique du silence et de la modération. Qui se cache derrière l’action d’état ? derrière un président ? Des hommes qui ont tout intérêt à rester ignorés du public.
Mais, loin de nous entraîner sur la pente d’un complot universel ou d’une mystique du secret, Raisons d’Etat donne un visage et un corps à ses hommes traditionnellement associés à l’ombre. Le récit entremêle ainsi la difficile vie familiale de Wilson, sa progression rapide dans les arcanes de la CIA et l’évènement politique marquant de l’époque : l’échec américain de la Baie des Cochons. Ou comment la vie de bureau assidue d’un homme se trouve au croisement des soucis les plus quotidiens et de décisions qui touchent le monde entier. Petit à petit, on voit les traditions familiales parasitées par le travail, des fêtes de mariage où les hommes se retrouvent entre eux, pour « causer ». L’action est ainsi tout simplement évacuée : on évoque Cuba, mais on reste toujours aux Etats-Unis, dans cette paisible banlieue où habite Wilson, entre les murs de son bureau ou de sa chambre, les véritables lieux auxquels appartiennent la politique. Si le récit s’égare au fur et a mesure lorsque le fils d’Edward décide de suivre les traces de son père, il n’en donne pas moins le vertige.
Il nous rappelle qu’avant le geste, aussi spectaculaire soit-il, il y a une décision, et donc un individu, pris dans ses problématiques propres. Alors que le mouvement, via l’image et le cinéma en particulier, est souvent passé pour la force « réelle » du monde, Raisons d’Etat nous place devant cette situation angoissante où cette force est contenue dans un mot, une signature, un ordre. Une scène formidable vient nous le rappeler. Alors que Wilson a démasqué un traître de longue date, ayant causé des morts parmi ses proches, il se rend chez lui, et le met à l’épreuve. À travers une conversation qui pourrait paraître totalement anodine, tout s’exprime. Le traître se sait démasqué, et s’attend à une vengeance directe. Évidemment, Wilson ressort de l’appartement sans même brandir une arme ou une menace, puisque le geste fatal ne lui appartient pas. Question de catégorie : le pouvoir de tout temps n’appartient pas au terrain, il n’exécute pas. Sa partie d’échec, il ne la joue qu’en cercle restreint.
Raisons d'Etat (The Good Shepherd)
De Robert De Niro
Avec Robert De Niro, Angelina Jolie, Matt Damon, John Turturro, William Hurt, Alec Baldwin
Sortie en salles le 4 juillet 2007

Illus. © Studio Canal