Avec 228 clichés issus de la collection Berlinson, le Musée Maillol consacre la première rétrospective d’envergure en France à Weegee, photographe sulfureux et génial observateur de son temps. Il courut New-York de 1935 à 1945 pour en ramener des images de meurtres, incendies et autres accidents spectaculaires. Mais Weegee était aussi le témoin des inégalités sociales et l’inspirateur de nombreux artistes contemporains.
Profession : reporter. Signe particulier : un farouche intérêt pour la mort, dans tous ses états. Arthur Fellig, alias Weegee (1899-1968) collabore, au cœur de la grande Dépression, aux principaux journaux, Daily News à Herald Tribune, ou PM Daily. Il court le New-York noctambule et sulfureux pour en ramener des images de faits divers en tout genre. Accidents spectaculaires avec leur cortège de carcasses de voitures, incendies qui laissent derrière eux objets calcinés et corps carbonisés et autres règlements de comptes sordides sont son quotidien. Branché sur la radio de la police, l’homme campe dans sa Chevrolet, où il conserve soigneusement ampoules à flash, bottes de pompiers, déguisements, nourriture – toutes choses indispensables durant sa traque - et bien sûr appareil photo dont il dit : « Mon appareil photo était toute ma vie, mon amour, mon unique sésame. » Reporter de l’interlope
Longtemps, ce reporter de l’interlope a traîné une réputation scandaleuse, et c’est la première fois que la France lui consacre un hommage à la hauteur de son art. Toujours en noir et blanc, esthétique malgré son objet, et convoquant parfois l’humour. Comme quand il met en résonance une terrible réalité avec un détail incongru. Le panneau publicitaire « Versez l’eau bouillante et c’est tout » devant un immeuble qui flambe, ou l’enseigne lumineuse « New-York est une ville accueillante » au milieu de photos de cadavres, entre autres exemples.
Le musée Maillol, plus généralement dévolu à la peinture, dévoile ici 228 photos au total, tous issues de la collection Berinson.
Nombre d’entre elles sont donc à classer au rayon faits divers. Mais pas seulement. Weegee, fils de rabbin grandi dans une famille modeste, s’est longtemps attaché à observer inégalités, discriminations, choc des contraires. Dans une Amérique qui applique les lois de l’Appartheid, il photographie une salle de cinéma où noirs et blancs sont séparés, ou la vitrine d’un magasin flanquée de l’écriteau « Appartient à un nègre », comme témoin d’une communauté noire résistante. La photo culte The critic met face à face une critique de théâtre en robe de soirée et bijoux ostensibles sous le regard haineux d’une pauvre femme ivre.
Weegee accompagna aussi le New-York artistique et les grands de ce monde. Au fil des images se succèdent chanteuses de cabarets et starlettes, Sinatra et Dali, Kubrick – dont il fut l’assistant sur le tournage de Docteur Folamour - et Andy Warhol. Warhol qui trouva d’ailleurs dans l’œuvre du photographe une source d’inspiration pour ses sérigraphies.
Il y a enfin cette dernière séquence, réjouissante, consacrée au sommeil, qui passionnait le photographe.
Des enfants dormant au frais dans une cage d’escalier, des corps entassés dans une cellule de dégrisement, un cow-boy avachi sur une banquette de restaurant. C’est drôle, et léger. Enfin.
Expo Weegee Jusqu’au 15 octobre, Musée Maillol, 61 rue de Grenelle. Tlj sauf lundi, 11h-18h.

[illustrations :
- 1. Weegee au MoMA, 1944 28,4 x 35,5 cm © Weegee (Arthur Fellig)/International Center of Photography/Getty Images
- 2. Harry Maxwell abattu dans une voiture, 1941
34 x 24,5 cm © Weegee (Arthur Fellig)/International Center of Photography/Getty Images
- 3. Femmes au sortir d'un théâtre © Weegee (Arthur Fellig)/International Center of Photography/Getty Images
- 4. Stanley Kubrick sur le tournage de “Docteur Folamour”, 1963
25,7 x 30,4 cm © Weegee (Arthur Fellig)/International Center of Photography/Getty Images]
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