Pour fêter ses 30 ans et célébrer la création actuelle en France, le Centre Pompidou a imaginé Airs de Paris, une exposition autour du thème de la ville et de la vie urbaine, inscrivant ainsi l’institution dans l’ici et le maintenant de l’art contemporain.

En hommage à Marcel Duchamp, qui en 1919 apporte à ses amis new-yorkais Arensberg une fiole sensée contenir de l’ «air de Paris », l’exposition du Centre Pompidou prend pour point central et centrifuge la ville de Paris, et pour prétexte à ce bilan de la création contemporaine française le thème de la ville. Les sous-thèmes abordés s’y articulent plus ou moins logiquement : l’espace urbain, les « nouvelles perceptions de l’espace et du temps », les nouveaux langages urbains, les médias, l’écologie urbaine, les identités, l’individu, le paysage, etc., bref une foultitude de thèmes qui résument la vie urbaine non seulement à Paris, mais aussi aux quatre coins du globe. Des sections plus « techniques » sont consacrées au paysage, à l’architecture et au design, et permettent d’imaginer la ville de demain, qui aura à gérer, entre autres, l’augmentation des flux, la nécessité d’un retour à la nature, la mixité sociale, etc.

Mutations urbaines et urbis
Inaugurant donc le parcours de l’exposition, la précieuse ampoule de Duchamp,, maître à penser d’une grande partie de l’esthétique contemporaine auquel le Centre consacra sa première exposition en 1977, apparaît comme une relique sacrée bénissant la jeune génération. Michel Blazy a imaginé, pour rendre hommage à ce ready-made poétique, une Pluie d’air « sale » réalisée à la colle.

S’ensuit un panorama des diverses réflexions menées sur l’espace urbain, avec notamment un hommage à l’artiste Gordon Matta-Clark, disparu en 1978, qui dans les années 1970 critiquait les mutations urbaines (notamment dans le quartier de Beaubourg avec la destruction des Halles de Baltard) en découpant des pans de murs entiers dans la ville, offrant ainsi de nouveaux points de vue sur celle-ci : la véritable tranchée opérée dans l’espace même de l’exposition par l’artiste suédois Carsten Höller est un clin d’œil efficace à cette démarche. Un montage photographique d’Alain Bublex dénonce l’invasion publicitaire dans le champ urbain, tandis que la célèbre D.S. amincie de Gabriel Orozco vient opportunément troubler la perception de cette réalité trop présente de la ville.

Les mutations urbaines ont engendré de nouvelles identités et de nouveaux langages, dont les artistes s’inspirent et rendent compte dans leurs œuvres, avec souvent décalage et humour. De affiches lacérées des Nouveaux Réalistes au skateboard « sculpturisé » de Bertrand Lavier (Chuck Mc Truck, 1995), la ville offre des pans de réel que l’artiste n’a qu’à transposer dans l’espace de la galerie ou du musée pour les métamorphoser en œuvres d’art. Dans la perception de cette réalité, le rôle des médias est majeur, comme le rappelle une installation multimédia de Chris Marker, Zapping Zone (1990-1994), qui met en scène plusieurs évènements à partir de différents médias et propose ainsi une « télévision imaginaire » pour une critique de la société de l’image.

Conflits d’identités et retour à l’humain
La ville comme lieu de mutation est aussi lieu de frottements, de conflits, de dangers. Dans Outgrowth (Excroissance, 2005), Thomas Hirschhorn, qui en 2005 a imaginé dans la ZUS d’Aubervilliers un musée éphémère pour contredire la conception de « ban-lieu » et de zone de non-droit, a enrubanné de son habituel scotch brun une centaine de globes posés sur des étagères : il y renouvelle son esthétique de la « concrétion », qu’il définit comme « le durcissement du monde dans lequel il vit », et qui semble ici atteint d’une terrible maladie. La ville est également le théâtre privilégié des conflits entre identités et communautés, dénoncés notamment par les artistes français d’origine étrangère comme Saâdane Afif, Zoulikha Bouabdellah ou Adel Abdessemed, qui dans la vidéo Zen (2000) inonde un homme noir de lait, dans une démarche ironique de purification. La même ironie salvatrice permet à François Curlet d’imaginer avec ses Djellabas Nike, Adidas, Fila (1998) une « association d’habits traditionnels et de vêtements sportifs griffés ».

L’individu dans la ville est ainsi identifié, ou reste anonyme, comme dans les toiles de Djamel Tatah, auteur de profils fuyant et indéterminés, ou les photographies de Figures de Valérie Mréjen. Voué à la solitude, il doit se recréer une intimité, une histoire : les œuvres respectives de Sophie Calle et de Nan Goldin sont de monumentaux journaux intimes livrés à la curiosité du spectateur, et permettent de revenir à l’unité première de la ville, à savoir l’humain.

Exposition « Airs de Paris »au Centre Pompidou
Jusqu’au 16 août 2007

[Crédits :
- 1. HeHe (Helen Evans et Heiko Hansen). Étude préparatoire pour le dispositif Champs d’ozone conçu pour l’exposition « Airs de Paris », montage photographique, 2006 © HeHe
- 2.Marcel Duchamp, Air de Paris, 1919-1964 Réplique réalisée sous la direction de Marcel Duchamp, par la Galerie Schwarz, à Milan, en 1964 Original créé à Paris, en décembre 1919. Quatrième version du ready-made, verre et bois, 14,5 x 8,5 x 8,5 cm Collection Centre Pompidou, Musée national d'art moderne ©Succession Marcel Duchamp/Adagp, Paris 2007
- 3. Gordon Matta-Clark Conical Inter-Sect ,1974 (Etant d’art pour locataire, Quel Con, Quel Can ou Call Can) Film 16mm couleur, silencieux, 18’40”Collection Centre Pompidou, Musée national d'art moderne © Adagp, Paris 2007
- 4. Alain Bublex Le plan voisin - V2 Circulaire secteur 6, 2004 Courtesy Galerie G.P. & N. Vallois, Paris Collection particulière © Adagp, Paris 2007]

Magali Lesauvage



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