Comment exposer l’œuvre d’un artiste dont le matériau premier est le son ? C’est le défi que relève actuellement la Cité de la Musique, dans une exposition consacrée à Christian Marclay, génial profanateur de sons.
En effet, Christian Marclay, qui grandit en Suisse, puis dans les années 1970 étudie l’art à Genève, Boston et New York, va prendre un malin plaisir à désacraliser la musique, tout en contribuant, en marge du travail de John Cage ou d’artistes issus du mouvement Fluxus comme Nam June Paik, à la faire entrer dans le domaine très clos de l’art contemporain. Pour cela il s’attaque d’abord au support, grignotant avidement un vinyle dans la vidéo Fast Music (1982). Dans les années 1980, en écho à la furie cannibale du mouvement punk, alors en pleine apothéose, Marclay, lors de concerts en compagnie de ses comparses « célibataires », détruit tout matériel à sa portée : dans la vidéo Record Players (1984), il fracasse des disques, en rythme, car « casser, c’est faire du son »… Il dit alors vouloir « agir à l’encontre de la fragilité du disque afin de libérer la musique de sa captivité ».
Créateur de sons bruts, Marclay n’est pas musicien : c’est par les différents supports de la musique qu’il crée des sons. En 1982 il invente la « Phonoguitar », une platine portable portée par une bandoulière, qui lui permet pour quelques instants de se prendre pour Jimi Hendrix. L’artiste attaque le support pour en faire surgir de nouveaux sons : dans Gestures (1999), il scratche et raye des disques, ou les fait tourner à l’envers pour rendre plus réels les accidents sonores. Explorant les capacités techniques de la guitare électrique, symbole sacré de la génération rock, il traîne derrière une voiture fonçant dans le désert texan une guitare branchée à un ampli émettant une plainte terrible (Guitar Drag, 2000) : sortant du contexte purement formaliste de son art, Marclay élabore ainsi une critique violente et désespérée de la pratique du lynchage des Noirs dans le Sud des Etats-Unis.
Le travail vidéo entrepris depuis une douzaine d’années par Christian Marclay est éblouissant de virtuosité, et témoigne de sa capacité à utiliser conjointement le son et l’image de cinéma. Avec humour, il réalise un montage de sept minutes d’images de films montrant des acteurs au téléphone, formant un improbable et absurde dialogue à mille voix (Telephones, 1995). Placé au centre de l’installation vidéo Crossfire (2007), le spectateur subit des tirs croisés composant une bande-son d’une rare violence. Œuvre maîtresse de l’exposition, Video Quartet (2002) est un flamboyant montage d’images, déployé sur quatre écrans juxtaposés, où Marclay célèbre le mariage de la musique et du cinéma.
Mais c’est dans le silence que se conclut l’exposition : la vidéo Mixed Reviews (American Sign Language) (1991-2001) montre un acteur sourd-muet décrivant la musique par des gestes. Le silence devient alors le plus bel hommage que Christian Marclay pouvait rendre au son.
Christian Marclay
Expo Replay à la Cité de la musique jusqu’au 24 juin 2007
[illustrations :
« Téléphones », vidéo, 1995 copyright Christian Marclay, courtesy galerie Paula Cooper, New-York
« Record Player », vidéo, 1984 copyright Christian Marclay, courtesy galerie Paula Cooper, New-York
« Vidéo quartet », installation vidéo, 2002 copyright Christian Marclay, courtesy galerie Paula Cooper, New-york]
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