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"Le rire est le propre de l'Homme", disait Rabelais. Mais pourquoi rit-il devant Hot Fuzz ? Comique de chutes, situations loufoques et répétitions idiotes, humour noir et autodérision… Style indémodable ou franchement générationnel ? Very British ou très universel ? Simon Pegg, Edgar Wright et Nick Frost ont une très bonne recette, qui mijote depuis l'adolescence…
L’interférence des séries
Les trois compères n'ont rien inventé, le rire cruel a connu d'illustres ambassadeurs. Pour ne considérer que son histoire récente, tempérant le jugement hâtif du paragraphe précédent, on évoquera la sitcom américaine Seinfeld, créé par Jerry du même nom et le génial Larry David (Curb your enthousiasm), où l'on observe, hilare, les insupportables névroses de quatre new-yorkais irrécupérables, sans pitié ni compassion. De ce côté de l'Atlantique, The Office, de Ricky Gervais et Stephen Merchant (qui joue dans Hot Fuzz), illustre à merveille un humour jaillissant des situations les plus glauques, des personnages les plus déprimants, le décor des grises banlieues anglaises apportant une saveur supplémentaire. Un peu moins sinistre, Peep Show, une autre sitcom britannique (qui devrait connaître une adaptation américaine), partage également le goût de ces grands adolescents qui, s'ils ne sont pas miséreux, nagent dans les désarrois, amoureux, sexuels, amicaux ou professionnels.
Si l'on ne s'identifie pas aux personnages, Bergson nous l'a déconseillé, on pourra se sentir plus familier de leur environnement social. Quand les héros de Spaced délirent, c'est devant la console de jeux sur le canapé du salon, quand ceux de Shaun of the Dead massacrent des zombies, c'est au pub du coin, et quand ceux de Hot Fuzz jouent les bad boys, c'est dans un village de (gentils ?) ploucs. Ici la loose ne se pratique pas dans un 180m² de Greenwich Village.
Le réalisme a ses limites, et l'humour de Pegg, Frost et Wright repose largement sur des caractères pour le moins trempés, dont une bonne dose de fous furieux. Ce qui exige des interprétations de qualité, et les deux héros comme les rôles secondaires de leurs films et séries ne déméritent pas. La caricature ne va cependant pas jusqu'au grotesque des personnages d'une sitcom telle que Little Britain (qui s'exportera également aux États-Unis). Ce qui n'empêche pas la loufoquerie, indissociable de l'humour anglais. Un comique forcément imprégné d'absurde donc, le nonsense inventé par Lewis Carroll et personnifié par les Monthy Pyton.
S'y ajoute une inventivité formelle qui sert généreusement leurs frasques. Une débauche d'effets visuels et sonores au service de la crétinerie, mais assumée, c'est ce qui fait toute la différence avec Hollywood. On pense à la scène d'introduction d'Hot Fuzz et la présentation musclée du superflic, par exemple.
Restent le comique de répétition, les chutes, ce que Bergson appelle « l'introduction du mécanique dans le vivant » et qui nous fait rire, mécaniquement, mais souvent efficacement.
Pudding de geek
Bergson soutient que le rire est une sorte de résonance collective, qu'il est social et culturel. Les effets comiques seraient ainsi relatifs « aux mœurs et aux idées d’une société particulière », et ne s'exporteraient pas toujours facilement. L'univers de Pegg, Frost et Wright a ses codes. Ils revendiquent une identité geek, manifeste, savoureuse pour ceux qui s'y reconnaissent, mais qui restera assez mystérieuse pour les autres. Plus qu'une question de génération, c'est une affaire de références. Les trois adulescents ont avalé la culture populaire et n'ont pas oublié le goût des films de zombies de George A. Romero, du cinéma d'action et des jeux vidéos. Idolâtrant de bien curieuses icônes, au second degré, mais respectant, au premier, le plaisir qu'elles leur ont procuré, ils prennent un malin plaisir à les détourner, les moquant pour mieux leur rendre hommage. Une démarche similaire à celle de Quentin Tarantino et Robert Rodriguez avec Grindhouse, ou de Peter Jackson avec Bad Taste et Braindead. Une famille de cinéastes qu'ils ont beaucoup amusée, et qui les a vite adoptés.
C'est aussi là que leur humour trouve ses limites. Bourré de clins d'œil, il s'adresse pour partie à des initiés, terme pompeux pour désigner ceux qui connaissent telle ou telle série B, de ceux qui passeront à côté. Ainsi les spectateurs n'ayant jamais vu de films de zombies n'ont pas forcément beaucoup ri devant Shaun of the Dead, et ceux qui n'ont pas grandi avec Point Break et Bad Boys n'apprécieront pas Hot Fuzz à sa juste valeur. Mais qu'importe, Edgar Wright veut appartenir à cette race de cinéastes qui tourne les films qu'il a envie de voir, et qui le font rire. Conséquence, sorti de cet univers leur talent est moins percutant. Simon Pegg, qui a déjà quelques rôles à sa filmographie, est en effet beaucoup moins convaincant lorsqu'il joue pour d'autres que ses copains.
Pour Bergson, le rire implique une « complicité avec d’autres rieurs, réels ou imaginaires ». L'humour des trois amis sera donc encore plus savoureux s'il est partagé entre potes, enfoncés dans un confortable canapé, avec une bonne tasse de thé…
