Au Théâtre de la Colline jusqu'au 23 juin 2007
Sous la houlette de Stéphane Braunschweig, l’équipe du TNS donne corps à l’œuvre d'Anton Tchekhov . Magnifique témoignage de tous les entre-deux : passage d’un siècle à l’autre, d’un monde à l’autre, du temps des rêves à celui de l’impuissance et la résignation.
Dans une grande boîte blanche, deux espaces, dont un, légèrement surélevé, séparé du bas par un épais cordon rouge façon musées. Interdiction de franchir la limite, de pénétrer dans l’autre monde, semble-t-il dire. Pourtant de l’autre côté, la table est mise, les fleurs sont fraîches et tout appelle la vie. La vie, ce sont les militaires de la ville qui l’apportent. Aux côtés de tout ce petit monde et de leur frère chéri, musicien et fin lettré, les trois sœurs s’attablent, rient, plaisantent, tout en rêvant d’un ailleurs meilleur. En rêvant de Moscou, terre de leur naissance, porteuse de tous les espoirs, et du départ, enfin, de cette bourgade triste, qu’elles n’ont pas choisie.
Mais le temps va passer et faner leurs envies, boucher leur horizon.
Fin de siècle
Tout le texte évoque l’entre-deux.
On est entre deux siècles. A la fin du 19e, à l’orée du 20e, que Tchekhov aura tout juste le temps de voir. « J’ai l’impression que tout sur terre est destiné à changer petit à petit, et que tout change déjà sous nos yeux. Dans deux ou trois ans, mille ans si vous voulez, une vie nouvelle, heureuse, commencera », clame Verchinine. La Russie commence sa révolution. Stéphane Braunschweig figure magnifiquement ce choc des époques. Par un décor qui mêle mobilier d’hier et d’aujourd’hui : ici, des lustres et des meubles désuets, là un cendrier désign. Par les costumes des héroïnes aussi, qui passent de robes longues et corsetées à des jeans et baskets tristement banals. De son côté, ruiné, malheureux, trompé, le frère Andrei promène frénétiquement une poussette high-tech dans un décor d’un autre âge.
Et sans doute est-ce pour figer un temps bientôt révolu que Fedotik prend des photos inlassablement, pendant que les autres conjuguent le mot oubli à tous les temps…
On est aussi, et enfin, entre deux eaux, le rêve, les illusions et l’impuissance résignée. Les héroïnes passant d’une jeunesse éclatante à une fatigue, une lassitude extrêmes, d’une maison heureuse et remplie à un territoire vide et dévasté. Quand le rideau se lève, Irina n’a qu’une envie, travailler. Puis elle affiche son mépris et sa déception quand elle goûte au travail, avant de voir en lui l’ultime issue d’une vie gâchée, une fois son prétendant tué.
Ennui et désenchantement
Sur le vaste plateau, les seize acteurs, -nombre d’entre eux tout droit sortis de l’école du TNS- semblent ne faire qu’un. Pendant que, chez les personnages, ennui et désenchantement gagnent du terrain, et que la jeunesse échoue, il se dégage de cette équipe une belle harmonie. Les femmes sont vibrantes, Pauline Lorillard (Macha) et Cécile Coustillac (Irina) en tête. On se découvre même un certain attachement inattendu pour Natalia Ivanovna (alias Maud Le Grévellec), belle-sœur détestée et détestable, greluche solitaire, qui prend peu à peu les rênes d’une maison fantôme…
La mise en scène ténue de Braunschweig et les lumières subtiles de Marion Hewlett contribuent aussi au bel ensemble. Tout comme la traduction d’André Marcowicz, et les résonances contemporaines qu’elle apporte au texte.
On n’entend pas si souvent avec autant de bonheur, et de clarté, la petite musique de Tchekhov.

Les Trois Soeurs, d'Anton Tchekhov
Mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig
Avec Sharif Andoura, Jean-Pierre Bagot, Bénédicte Cerruti, Cécile Coustillac, Gilles David, Pauline Lorillard, Maud Le Grévellec, Laurent Manzoni, Antoine Mathieu, Thierry Paret, Hélène Schwaller, Manuel Vallade.
Jusqu’au 23 juin 2007, Théâtre de la Colline, Paris.
Photo : Elizabeth Carecchio
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