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Une nuit au Grand Rex
Les gamins qui étaient en colère contre leurs parents et la société écoutaient Nirvana. Les gamins qui étaient en colère contre eux-mêmes écoutaient Nine Inch Nails. Ceux qui avaient des parents pas trop pénibles, une vie confortable et finalement pour seul réel motif de mécontentement le fait d’être adolescent, ceux là écoutaient les Smashing Pumpkins.
La révolte dans le rock des Pumpkins était purement romantique : un refus de la laideur, une rébellion contre la réalité pour des ados pas vraiment goths (ce n’était pas encore vraiment la mode) pas vraiment emos (ça n’existait pas) mais quelque part entre les deux. Les chansons de Billy Corgan oscillaient donc toujours entre une dream-pop de l’impossible et un métal rageur. Si je me permets de caricaturer le fan des Smashing Pumpkins c’est que j’ai moi même été l’un d’entre eux et le suis redevenu le temps du concert de leur reformation au Grand Rex.
Nous étions tous blancs, économiquement pas trop à plaindre mais, seul détail qui nous rachète, nous étions autant d’hommes que de femmes. Si beaucoup ont ressorti leur vieux t-shirt "zero" pour l’occasion, personne n’a plus le look gothique. L’âge, les responsabilités et les patrons vous font ça. Sur une terrasse face au Rex nous formons un petit groupe minoritaire de blasés : le premier extrait du nouvel album, "Tarentula", est proprement catastrophique et on a peur de trop entendre de nouveaux morceaux tout autant que d’une setlist uniquement nostalgique, une "blougui-boulga night" pour ado des années 90. C’est presque en traînant les pieds qu’on pénètre la salle luxueuse et pas très rock (les fauteuils c’est pourtant appréciable à notre âge).
Quand le rideau se lève on découvre au fond de la scène un gigantesque drapeau américain en noir et blanc frappé du sigle "SP", symbole grossier de la nouvelle conscience politique de Corgan (qui n’en reste pas moins dictateur dans son groupe). Suit le martèlement du batteur invisible Jimmy Chamberlin, seul à avoir résigné au service de son despote. Aucun doute, il est toujours excellent et malgré nous, l’excitation nous a déjà emporté quand arrive le reste du groupe. La bassiste est une poupée Myspace en robe de mariée trash, mais on remarque surtout le guitariste dans une tenue de vampire immaculée qui semble sortie d’un film d’horreur gay des années 80. Il s’appelle Jeff Schroeder, est timide et laissera vite tomber le col ridicule de sa cape. On remarque aussi inévitablement Corgan, dans un costume entre Obi-Wan Kenobi et Beetlejuice et, parce qu’avec l’âge on a bien du apprendre à vivre avec la laideur, on rit beaucoup. On rira encore plusieurs fois dans la soirée, quand le nouveau guitariste avec son charisme de légume multipliera les pains, quand Corgan reprendra les poses christiques de sa jeunesse ou quand il masturbera sa guitare à la façon éhontée d’un hard-rockeur seventies qui ne craint pas de devenir sourd. On échangera des regards dépités aussi quand ils oseront le solo de batterie, le break "expérimental" où les guitares imiteront le cri de la mouette et, plus généralement quand les nouveaux morceaux, les uns après les autres, chercheront vainement une forme ou un sens.
Et pourtant… Le concert a duré trois heures et on ne les a pas vues passer. Un choix judicieux de vieux tubes et de morceaux moins attendus ont plongé la salle, nous y compris, dans un délire fanatique dont on se croyait incapable. Certains nouveaux arrangements étaient réellement excellents et même ce pauvre Jeff a su briller quand il oubliait le public et la cape qu’on lui avait mise sur le dos. Et puis on a ri quand Billy a chanté "I want to torch my soul to show the world that i am pure deep inside my heart / No more lies !”, les vers les plus emo d’avant l’emo, mais on a rit avec amour pour cet ado qu’on a été. Finalement, ce n’était qu’un premier concert d’un presque-nouveau groupe, qui aura été généreux, amusant et sympathique jusque dans ses défauts et qui ne nous aura pas donné le coup de vieux attendu. Peut-être y a-t-il un avenir pour ces citrouilles.
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