Il est des spectacles face auxquels le critique a de la peine à se sentir à la hauteur ; des propositions dont l’écriture peut difficilement rendre compte. Les Egarés, à l’affiche du Théâtre de la Bastille jusqu’au 1er juillet, est de ceux-là, « projet de Pierre Meunier » et « élaboration et fabrication collective ».
Ainay-le-Château
Pierre Meunier a travaillé trois ans avec les patients de l’hôpital psychiatrique d’Ainay-le-Château. L’expérience n’est pas nouvelle et a inspiré plus d’un créateur, notamment dans le domaine du théâtre. Les œuvres issues de cette expérience limite sont parfois thématiques, mais il arrive aussi que l’artiste soit plus profondément marqué, jusqu’à en revisiter complètement sa manière de considérer sa posture et sa pratique. Ces questions ne sont pas nouvelles dans le discours de Pierre Meunier, acteur et metteur en scène atypique s’il en est, dont le parcours exigeant est la marque d’une ouverture sans compromis à des théâtres « autres ». Il en va de même pour les acteurs dont il a choisi de s’entourer ; aucune tête d’affiche mais des présences inoubliables. Tout repose, en effet, là-dessus : la présence toujours contrôlée, même si elle joue la limite, d’êtres humains qui possèdent totalement leur métier d’acteur et connaissent la frontière à ne pas franchir, si ténue fût-elle. Bizarrement, c’est chez Bobo, l’acteur microcéphale de Pippo Delbono, que l’on trouve ce genre de présence et de sincérité infaillibles.
Border Line
Pas de psychodrame, pas d’hystérie dans les débordements, pourtant bien réels, joués sous nos yeux ; joués / vécus : où est la frontière ? L’essentiel est l’intensité de la force énergétique et émotive qui est envoyée au public, mais cette émotion est d’autant plus forte et marque d’autant plus durablement qu’elle est totalement maîtrisée. Et là, on se dit que l’on a affaire à des acteurs déflagrants, capables de creuser en eux-mêmes jusqu’à l’essence, jusqu’à la vérité d’émotions complètement personnelles, auxquelles ils réussissent, avec l’aide complice de Pierre Meunier, à donner une forme artistique. Des temps, comme autant de solos, des moments où mine de rien, l’un après l’autre, ils se présentent, sous forme anecdotique d’abord (le pyromane), plus évidemment déchirés (crise de nerfs de l’homme nu qui finira s’accrocher à une souche calcinée) ou dans le détachement (poèmes dits d’une voix quasi monocorde). Mais l’un des points forts reste la chanson en chinois jetée à tue-tête comme une joie douloureuse, un désir de s’exprimer qui se heurterait à la barrière indestructible de la langue rendant toute communication impossible.
C’est cela les « égarés » d’Ainay-le-Château : des êtres qui, un jour, sont allés « ailleurs » et qui, malgré tous leurs efforts, ne réussissent jamais tout à fait à retraverser le miroir. « Il ne faudrait parfois pas grand chose pour basculer de leur côté. On en est tous là » (PM).
Les Egarés , au Théâtre de la Bastille jusqu’au 1er juillet

[illustration : photo copyright Jean-Pierre Estournet]
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