Pour célébrer les 60 ans de l’agence, dix photographes de Magnum plongent dans leur imaginaire et leur rapport au cinéma, en signant des variations sous influences. Le septième art peut-il être leur « image d’avant », celle qui les aura inspirés ? La réponse est oui. La preuve… par l’image.

« L’image d’après », c’est ainsi qu’Henri Cartier-Bresson définissait le cinéma, pour évoquer l’image succédant à celle projetée sur écran, dans un défilement permanent. A ce membre fondateur de l’agence photo Magnum, les commissaires Diane Dufour et Serge Toubiana ont emprunté l’expression pour baptiser une exposition d’envergure. Sur les murs de la Cinémathèque donc, voilà une originale façon de célébrer le soixantième anniversaire de l’agence Magnum. Soixante ans d’indépendance et de regard humaniste porté sur le monde.

« Prises de déjà-vu »
L’occasion de montrer que ses membres –comme tant d’autres photographes- sont pétris d’influences. Que leur imaginaire et leur subjectivité se sont notamment construits au contact de films, majeurs ou méconnus, et d’hommes de cinéma. Une idée évoquée avec justesse par Patrick Zachman : « Je n’ai pas d’image précise ni de film en particulier, mais mon inconscient compense, enmagasine des images qui ressortent aux moments des prises de vue… ou plutôt des prises de déjà-vu ». Dans une scénographie esthétique et élaborée, signée Giuseppe Caruso, ils sont donc dix photographes à se prêter au jeu, de Gilles Peress à Bruce Gilden, d’Antoine d’Agata à Patrick Zachman. Leurs films ou cinéastes de chevet ? Antonioni pour l’un, Wenders pour l’autre, le cinéma des années 30 à Shangaï encore… Ils sont jeunes ou moins jeunes, compagnons de route de Magnum, de longue date ou plus récents, aux esthétiques et parcours très différents. La démarche et le cheminement sont intéressants, le résultat inégal.
Certaines photos valent le détour à elles seuls, ainsi celles de Gilles Peress qui, mises en parallèle avec celles d’un jeu vidéo, dressent un panorama édifiant du New York de l’après 11 septembre. Mais on perçoit mal la correspondance avec celles de Resnais dans l’ouvrage Repérages.

Le lien est plus évident, et passionnant entre les photos d’Abbas, à la portée documentaire et historique précieuse et le film Paisà de Rossellini. Le premier explore la Révolution iranienne au fil de scènes tragiques, le second, tourné dans l’Italie d’après-guerre, se penche sur l’héroïsme et le nationalisme. De même, quand Alec Soth marche dans les pas d’Au fil du temps. Il livre une forme de road-book, comme Wenders livrait son road movie. Couleur spour l’un, noir et blanc pour l’autre, mais même captation captivante du vide. Dans les salles de cinéma délaissées du Texas pour l’un, dans la RFA en déshérence pour l’autre.
Autre plongée documentaire, attachée au conflit en Irlande du Nord, où public et privé se mêlent : les photos de Donovan Wylie dans la prison The maze et le décapant Elephant d’Alan Clarke, mis en perspective avec une abondante revue de presse.

Expression intime
Si l’exposition a la vertu de bâtir des passerelles et superpositions entre les deux arts (« mediums », disent Dufour et Toubiana), elle fait aussi, et surtout, place à une expression plus personnelle.
Le Russe Gueorgui Pinkhassov avoue l’impact décisif qu’eut sur lui, et sur son travail, la découverte du film de Tarkovski, Solaris. L’influent et l’influencé se sont rencontrés, le premier a servi de modèle au second. Sur des cimaises rouges, on découvre les portraits du cinéaste et de son père, jusqu’à celui, vibrant, sur son lit de mort.
De son côté, avec à l’esprit le film L’amateur de Krzysztof Kieslowski, Mark Power plonge dans une mémoire douloureuse. Après la mort de sa mère, il retourne dans la ville de son enfance et signe des photos grand format floues. D’autres images, issues de films de famille super 8, se projettent dans un bassin d’eau, d’abord nette, puis trouble. Tout comme la mémoire se fait hésitante, les traces concrètes de souvenirs s’évanouissent. L’image d’après lève donc un coin de voile sur ceux qui tendent toujours leur objectif vers les autres. Ils le retournent cette fois vers eux pour livrer leur moi le plus intime. C’est très beau.

Crédits photos (de haut en bas) :
Japon 2006, Antoine D’Agata / Copyright Magnum Photos
Au fil du temps de Wim Wenders (1976), Alex Soth / Copyright Reverse Angle Productions
L'Avventura de Michelangelo Antonioni (1960), Harry Gruyaert / Copyright Magnum Photos

L’image d’après à la Cinémathèque ; 60 ans de Magnum
Jusqu’au 30 juillet, Cinémathèque française. www.cinematheque.fr

Nedjma Van Egmond




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