Fermer

Coeurs perdus

Critique

Lecteurs

Votre note

Mauvais accords

L’amour et la mort, le crime et la passion. Sujets usés jusqu’à la corde que Cœurs perdus tente de réactualiser au fil d’un petit film noir à la reconstitution vintage mais ratée. Dommage, on était pourtant pas loin de pouvoir en tirer quelque chose.

- Exprimez-vous sur le forum Coeurs perdus

Troisième version d’un fait-divers déjà adapté par Leonard Kastle avec Les tueurs de la lune de miel (1970) et Arturo Ripstein avec Carmin Profond (1996), Cœurs perdus plonge au début des années cinquante, dans une Amérique nocturne et diluvienne, parcourue par des flics exténués. Un parfait petit contexte de film noir qui commence comme un objet nostalgique et vintage, avec sa lumière délavée, ses couleurs usées et son ambiance balisée. Au départ on évolue sans surprise dans cet univers codé qui s’ouvre sur un suicide, l’épouse d’un flic dont le geste, énigmatique, restera la matrice d’une œuvre souhaitant jouer avec ambiguïté entre l’amour et la mort, le crime et la passion. Car souhaiter n’est pas filmer, et Todd Robinson, transfuge télévisuel davantage sidéré par sa petite reconstitution décorative que par un sujet à la monstruosité latente et viscérale, n’a pas, malgré ses ambitions, le talent pour donner toute la dimension voulue à son œuvre.

Fait-divers réel donc, l’histoire d’un couple de flics (Travolta et Gandolfini), menant l’enquête sur un couple de criminels (Salma Hayek et Jared Leto). Lui séduit veuves et célibataires dans l’espoir de leur soutirer de l’argent ; il agit d’abord seul, puis dès qu’il la rencontre elle, la machine s’emballe, passion puis jalousie prennent le dessus. A deux, ils se transforment en sociopathes, les crimes se faisant de plus en plus monstrueux, le réel de plus en plus irréel, effroyable. Parallèlement, le flic accablé par la mort de son épouse est hanté par la culpabilité et, par pulsion destructrice et salvatrice, il se lance à corps perdu dans son enquête tout en tentant de faire tenir quelques bouts de sa vie, son fils, sa maîtresse. Deux destins parallèles où s’entrecroisent donc des pulsions, l’amour, la justice, la famille, au sein d’une Amérique semblant se décomposer au fil de cette lumière terne et crépusculaire.

Cœurs perdus, aventure psychologique et pelliculaire où chaque personnage tente de tenir jusqu’au lendemain devant les abstractions de la vie, échoue à faire tenir son sujet et son univers jusqu’au bout par son scénario. C’est bête un scénario, dire d’un film qu’il est la cause de son échec devrait même être un mauvais argument critique. Pourtant c’est bien le beau souci de Cœurs perdus, qui peine par son récit à rendre crédible le destin croisé de ses personnages. On suit ainsi le parcours de chacun sans trouver de réelles conséquences sur celui des autres, l’enquête évolue mollement, avec des trous disséminés ici et là ; pire, elle avance comme téléguidée vers sa résolution finale où l’ordre symbolique est enfin déclaré. Finalement on s’intéresse beaucoup moins à Travolta, qui pourtant par toute sa masse donne un corps palpable et usé, qu’au duo de tueurs de plus en plus malades et déviants. Comme si Robinson, un peu par hypocrisie, n’avait pas su choisir et avouer qu’il est plus captivé par ses amants criminels que par son flic qui finalement lui échappe.

Il y avait pourtant dans Cœurs perdus cette proposition de réunir une double déliquescence, morale et affective, filmée et enfermée dans une esthétique à contretemps, qui est à la fois évidente car empreinte d’un néo-noir déjà classique, et plus complexe car comme contaminée par sa propre mort cinématographique. Mais le film ne va pas jusqu’au bout de ce qui aurait pu être une forme de radicalité, une subversion du classicisme par le cinéma classique. La faute à Robinson qui tente vaguement de faire du Ellroy pour pas cher, sans dépasser sa propre fascination décorative où transformer celle-ci en quelque chose d’assumé qui donnerait à son film une allure plus folle et maniaque. A l’arrivée, Cœurs perdus, construit comme un épisode de série télé, se coltine ses faiblesses narratives et sa lourdeur psychologique sans oser affronter cette horreur que l’image même aurait dû résoudre. Pourtant, bizarrement pour quelques scènes, on aurait envie de lui pardonner ses faiblesses. Après tout, il suffit de le vouloir pour sauver un film raté.

Coeurs perdus
De Todd Robinson
Avec John Travolta, James Gandolfini, Salma Hayek, Jared Leto
Sortie en salles le 6 juin 2007

Illus. © Metropolitan FilmExport

Jérôme Dittmar