Auteur d'un des albums électro de l'année avec Walls, Sascha Ring nous accorde un peu de son temps pour répondre à nos questions. Grand dandy à l'accent teuton, mais très sympathique et avenant, le DJ allemand nous éclaire un peu plus sur sa carrière, la conception de son dernier album et sa vision de la musique électro.
Cet album suit votre collaboration avec Ellen Allien, qui est bien différent d’Orchestra Of Bubbles, comment le décririez-vous ?
La grosse différence est que Orchestra Of Bubbles était un album conceptuel, tandis que Walls est plutôt une compilation de beaucoup de démos que j’avais stockées sur mon disque dur et que j’ai finalisé. Mais en fait, c’est plutôt similaire à la manière dont la collaboration Ellen Allien & Apparat a commencé, car lorsque j’ai conçu cet album avec Ellen, nous avons puisé dans diverses idées que nous avions déjà, pris des restes de nos albums et nous les avons rassemblés pour constituer les chansons. La grosse différence cependant est que lorsque l’on est assis à côté de quelqu’un d’autre dans un studio, on n’a pas réellement le temps de rester sur les petits détails, c’est un processus plus rapide et plus ciblé. Travailler seul implique de passer plus de temps sur ces petits détails, et parfois on y consacre trop de temps et on finit par détruire tout ce que l’on a fait. C’est pour cela que cette fois, j’ai décidé de faire appel à quelqu’un d’autre, au moins pour la phase de mixage, Josh Eustis de Telefon Tel Aviv. Il est venu avec son oreille fraîche et pour cet album, j’ai eu le "luxe" d’avoir un petit producteur à la fin, ce qui n’est pas une mauvaise chose.
Aviez-vous beaucoup de matière pour constituer votre album ? Auquel cas, n’était-ce pas trop difficile d’aboutir sur un album cohérent ?
Oui, j’avais environ 70 chansons inachevées sur mon disque dur, dont certaines dataient d’il y a deux ou trois ans. C’était comme une sorte de "safari" dans mon ordinateur. J’ai retrouvé des choses intéressantes, mais pour beaucoup, c’était directement pour la corbeille, comme pour nettoyer mon passé. J’arrivais à me rendre compte rapidement de ce qui était bon et ce qui ne l’était pas.
Votre album Walls a justement des influences multiples. Quelles sont vos influences personnelles et spécialement pour cet album ?
J’ai des racines techno, j’ai été DJ techno, je passais du gros son. Mais c’était il y a longtemps, et quelque part, la musique électronique a un peu perdu de sa magie pour moi et j’ai commencé à écouter pas mal de musique atmosphérique à guitares comme Godspeed You! Black Emperor ou Mogwai . Et récemment, je me suis mis à écouter des choses que je ne pensais pas écouter un jour, comme J Dilla par exemple, ou des albums de hip-hop. Ce sont plein de musiques complètement différentes, et ça influence à un certain niveau. Et on entend ce que ça donne ! Ca peut être déroutant. Même pour moi.
Il y a un côté très éclectique à cet album, avec des passages pop, tantôt électro, tantôt trip-hop. Souhaitiez-vous donner cette teinte particulière à Walls ?
C’est un peu arrivé accidentellement à vrai dire. J’aimerais pouvoir faire un album conceptuel un jour, me concentrer sur une chanson, un son, un style. Mais j’ai bien peur d’avoir perdu la capacité à faire cela. Il y a également toute une question de discipline à respecter ce qui est impossible pour moi. Au bout d’un moment, je me lasse et je passe à autre chose. Alors le mieux que je puisse faire est de tout mettre en commun en espérant que même si tout est un peu différent, que ce soit cohérent à la fin. Et j’avais un peu peur que cet album ne le soit pas, qu’il sonne juste comme une compilation de chansons, mais les gens disent qu’on y décèle tout de même un fil rouge.
Il s’agit d’un album en soi assez pop, aux structures classiques, est-ce voulu ?
Ce ne doit être probablement que moi, car je n’écoute pas de pop musique. Je ne pense pas qu’on pourrait me passer sur MTV. Mais ça doit être intrinsèque, même si j’ai toujours combattu cette image, car lorsqu’on se lance dans l’electro, un peu underground, tu fais peur aux gens. Je me dis "tant pis", je fais ce que j’ai envie et j’espère que les gens ne me détesteront pas pour ça. C’est ce que j’ai fait pour cet album, j’ai essayé de ne pas être piégé derrière mes murs ("walls" comme le nom de l’album – NDLR).
Comment vous êtes-vous retrouvé à chanter sur votre album ?
J’ai découvert que chanter était facile. J’avais cherché pendant des années le chanteur parfait, sans n’avoir jamais essayé de chanter moi-même. C’était stupide, j’avais juste peur de le faire. C’est une autre sorte de mur. "Tu es un musicien electro, tu es trop mauvais pour chanter… ". Et même écrire des paroles de chansons, qui était la partie que je redoutais le plus parce que je ne voulais pas écrire de trucs stupides, s’est finalement révélé un autre moyen de pouvoir m’exprimer dans ma musique. Mais je me considère comme un musicien. Je ne suis pas fan du terme "artiste". Ce que je fais est créatif et peut se rapprocher d’une certaine idée de l’art. La musique devrait être du divertissement, si ça devient vraiment de l’art, complètement expérimental, ce n’est pas non plus ce que je veux.
Vous ne vous définissez pas comme un artiste, quelle est pour vous la définition d’un artiste et de l’art ?
Je me dis que c’est à d’autres personnes de me considérer comme un artiste. Si tu es créatif et que tu arrives à faire ce qu’il se passe dans ton esprit, il s’agit d’une sorte d’art. Mais je ne considère pas la musique comme totalement de l’art. Je pense que dans mon album il y a des morceaux arty, d’autres pop. Dans le monde de l’electro, il y a des gens comme Christian Fennesz, je trouve que ce qu’il fait peut être considéré comme de l’art.
Quelles musiques à part l’electro écoutez-vous ?
J’aime les musiques à guitares comme Godspeed, ou même Bloc Party. J’écoute aussi Eric Satie, ou des choses comme Steve Reich ou Terry Riley. Le seul genre de musique que je n’apprécie pas trop est le jazz. Ce qui me dérange, c’est leur maniérisme à devenir complètement fou avec leurs instruments. Je préfère quand c’est répétitif, c’est la raison pour laquelle j’aime Steve Reich, parce que c’est minimal et le jazz est son opposé.
Quelle vision avez-vous de la scène allemande vis-à-vis des autres scènes européennes ?
Ce qui est évident, c’est que l’Allemagne n’a jamais eu de gros tubes électro qui se vendent bien, l’Allemagne a toujours été plutôt tournée vers la techno underground. Il s’y trouve cependant une grosse culture des clubs, il doit y avoir une cinquantaine de clubs à Berlin, mais ça reste toujours un peu underground et les gens préfèrent garder cet esprit intact. En France, vous avez Daft Punk ou Air qui sont de gros vendeurs de disques, ou en Angleterre, ils ont les Chemical Brothers. Ca a peut-être aussi un lien avec le fait que ces pays sont aussi meilleurs au niveau business, car tous les gens en Allemagne que je connais et qui possèdent leurs propres labels ou boîtes de productions n’en tirent pas beaucoup d’argent, ils le font par plaisir et pour garder cette scène vivante d’une certaine façon.
Etes-vous dans ce même état d’esprit de garder la scène allemande underground ?
Je ne sais pas si les gens ont pour but de faire ainsi ou bien s’ils aiment juste ce genre de musique qui a moins de potentiel populaire. En France, les artistes signés sur le label Ed Banger par exemple, pourraient passer sur MTV. Personnellement, je me fiche de l’underground, tant que l’on continue à faire des choses qui nous plaisent, et non pas à cause de la motivation de vendre beaucoup de disques. Se mettre en studio et se dire "Fais un tube maintenant !", c’est la pire des attitudes que l’on peut avoir. Certaines personnes disent que la musique electro doit mourir à un moment, mais je ne pense pas qu’elle doive mourir. Ce n’est qu’une question d’exposition dans les médias qui peut faire penser que la musique électronique est morte. C’est pour cela que je pense que ça va rester tel quel, les clubs seront toujours là parce que les gens aiment sortir, mais pour moi cela va changer, car je vais probablement changer, peut-être que ma musique ne sonnera plus électro du tout. C’est difficile à savoir car je change tout le temps sans savoir où ça me mène. J’aimerais par contre trouver des personnes qui ne seraient pas connus pour les aider à produire leurs disques. Cependant, c’est plus difficile à Berlin à cause de cette culture electro, même s’il y a tout de même une jeune scène indie mais qui n’est pas très développée. Mais j’aimerais bien trouver un jeune, et devenir en quelque sorte son producteur, ce serait cool.
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