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Malgré nos réticences devant l’énième bobine d’un cinéma d’horreur qui nous lasse, Nacho Cerda a réussi à nous convaincre qu’il est encore possible d’y montrer quelque chose. Grand récit psycho analytique implacable que l’on parcourt dans un espace mental malade, Abandonnée nous propose en vérité l’éternité, de sortir de la mort en oubliant le passé.
La relative bonne santé de ce nouveau cinéma fantastique ibérique n’a jamais vraiment trouvé chez nous d’ardent défenseur. Sauf peut-être pour quelques idées dans les films de Jaume Baleguero (Fragile, Darkness), rien n’a su provoquer un réel enthousiasme devant ces images à la lumière interchangeable d’un film à l’autre. Pour être honnête, on était même un peu méfiant devant les promesses tenues par Abandonnée de Nacho Cerda, dont les courts-métrages multi primés (Aftermath, Genesis) sortent ces temps-ci en DVD. Mais le cinéma c’est justement bien quand il vous donne tort, lorsqu’il démonte votre a priori. Pour son premier long-métrage, Nacho Cerda se distingue en effet par sa radicalité et sa simplicité, sa manière de reprendre un par un des codes archis balisés pour les faire voler en éclats à force de réitération.
Cauchemar éveillé
La grande force d’Abandonnée tient à presque rien et sur pas grand-chose. Un scénario minimaliste au possible (abandonnée à la naissance dans des circonstances obscures, une femme part en Russie pour trouver des informations sur son passé), une mise en place immédiate dans l’action et un climat (en dix minutes, on est plongé au cœur d’une maison isolée sur une île), et un récit tenu par un minimum de personnages (un, deux, à peine trois). Tout est donc ici comme épuré et à la fois extrêmement dense, jusqu’à atteindre une forme de saturation, d’excès - notamment la bande sonore, un vrai magma. Au départ, on hésite un peu devant le risque de la boursouflure, de l’hystérie systématique des effets, et puis très vite, malgré quelques facilités, le film s’impose.
Abandonnée est un grand cauchemar éveillé où des personnages évoluent en boucle au sein d’un espace devenu géographie mental de leur propre peur. Une forme de grand récit psychanalytique autour de la famille (comment en sortir), où chaque instant devient sujet à une mise en scène d’un trauma.
Difficile ainsi de ne pas tisser un parallèle évident entre Abandonnée et Silent Hill, la série de jeux vidéo dont Christophe Gans a raté l’adaptation et que Nacho Cerda réussit malgré lui. Continuité en temps réel seulement ponctuée de ruptures explicatives ; ambiance délétère, glauque et pourrie de la maison où l’espace renvoie à une superposition psychanalytique et climatique ; personnages perdus dans un environnement hostile qui les confronte à leur passé dont ils génèrent la matérialisation subjective, les liens avec le jeu de Konami sont nombreux. Pur hasard d’un film dont l’auteur manie avec une puissance inédite tous les clichés du genre. Des couloirs vides aux portes closes, des apparitions fantomatiques à l’idée d’un espace anxiogène, tout semble déjà vu et comme réinitialisé. Le principe de la boucle prenant ici une formalisation quasi théorique, manière de faire tourner jusqu’à l’excès son récit en passant par un jeu de circonférences où pour échapper à la mort (du cinéma, du film, de l’être) il faut briser le cercle.
Un drame de terreur
Ce jeu de réitération permanente, qui dédouble et augmente, multiplie, intensifie à la fois les convenances esthétiques du film et du genre, finit par bouleverser les catégories dans lesquelles on voudrait le ranger trop vite. Abandonnée, comme le veut Nacho Cerda, est un drame de terreur. Il invite à une expérience psycho-épidermique qui travaille sans relâche un spectateur qui comme l’héroïne n’a pas une seconde pour se remettre de ses émotions et visions funestes. On excuse du coup son petit morceau de bravoure gore (des bébés dévorés par des cochons) ou son esthétisation tarkovskienne avouée, tant sa capacité à faire tenir sur un fil ténu ses thèmes et leur mise en image ne se perd jamais dans la facilité. Par sa quête implacable d’émotions primitives entremêlées d’interprétation psychique, Nacho Cerda n’est même pas loin d’arriver à réaliser la rencontre improbable entre le surréalisme de Bunuel et la pure efficacité de mise en scène de Spielberg. Rien d’étonnant, Les Dents de la mer étant le film matrice d’Abandonnée et le film fétiche de son auteur.
Abandonnée
De Nacho Cerda
Avec Anastasia Hille, Karel Roden, Valentin Ganev
Sortie en salles le 30 mai 2007

Illus. © Wild Side